Arkadi et Boris Strougatski. L'Escargot sur la pente
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roman
Traduit du russe
par Michel PÊtris
(c) Arkadi et Boris Strougatski, 1970,
Edition Champ Libre, Paris, 1972
OCR: Oleg Volkov, 1999
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Au tournant, dans la profondeur
de la trouÊe de la forËt,
Le futur qui m'attend
me sert de serment.
On ne l'entraÏnera pas dans une discussion
Et on ne l'amadouera pas par la caresse
Il est grand ouvert, comme la forËt
distendu, Á la rencontre.
Boris Pasternak.
Grimpe, grimpe doucement,
Escargot, la pente du Fuji,
Plus haut, jusqu'au sommet!
Issa, fils de paysan.
De cette hauteur, la forËt Êtait comme une luxuriante Êcume mouchetÊe.
Comme une immense Êponge poreuse couvrant le monde tout entier. Comme un
animal qui se serait un jour tapi dans l'attente puis se serait endormi et
se serait couvert d'une mousse grossiÉre. Comme un masque informe posÊ sur
un visage que personne n'avait encore jamais vu.
Perets quitta ses sandales et s'assit, ses pieds nus pendant dans le
prÊcipice. Il lui sembla que ses talons Êtaient tout d'un coup devenus
humides, comme s'il les avait rÊellement plongÊs dans le tiÉde brouillard
lilas qui s'accumulait sous la falaise. Il tira de sa poche les cailloux
qu'il avait ramassÊs, les disposa soigneusement Á cÆtÊ de lui, puis choisit
le plus petit et le jeta doucement en bas, dans le monde vivant et
silencieux, endormi et indiffÊrent qui avalait pour toujours. L'Êtincelle
blanche s'Êteignit, et rien ne se produisit, aucun branchage ne remua, aucun
oeil ne s'entrouvrit pour le regarder.
S'il jetait un caillou toutes les minutes et demi ; s'il fallait croire
ce que racontait la cuisiniÉre uni-jambiste que l'on surnommait Kazalounia,
et ce que supposait Mme Bardo, la directrice du groupe d'aide Á la
population locale ; s'il ne fallait pas croire ce que murmuraient le
chauffeur Touzak et l'Inconnu du groupe de la PÊnÊtration du gÊnie ; si
l'intuition humaine valait quelque chose et si enfin les espÊrances
pouvaient se rÊaliser au moins une fois dans la vie, alors, Á la septiÉme
pierre, les buissons s'Êcarteraient avec fracas derriÉre lui et dans la
clairiÉre, sur l'herbe foulÊe, blanchie par la rosÊe, paraÏtrait le
Directeur, torse nu, en pantalon de gabardine grise Á passepoil mauve,
respirant avec bruit, le visage luisant, jaune et rose, velu ; il ne
regarderait rien, ni la forËt au-dessous de lui, ni le ciel au-dessus ; il
se baisserait, plongerait ses larges mains dans l'herbe, se redresserait en
brassant l'air de ses larges mains et en faisant rouler Á chaque fois son
ventre puissant sur son pantalon tandis qu'un air chargÊ d'acide carbonique
et de nicotine s'Êchapperait, sifflant et bouillonnant, de sa bouche grande
ouverte.
DerriÉre, les buissons s'ÊcartÉrent bruyamment. Perets se retourna avec
circonspection : ce n'Êtait pas le Directeur, mais la personne familiÉre de
Claude-Octave Domarochinier, du groupe de l'Eradication. Il s'approcha
lentement et s'arrËta Á deux enjambÊes de Perets, abaissant vers lui ses
yeux sombres et attentifs. Il savait ou soupÚonnait quelque chose, quelque
chose de trÉs important, et ce savoir ou ce soupÚon immobilisait les traits
de son visage allongÊ, visage pÊtrifiÊ d'un homme qui apportait ici, sur
l'Á-pic, une Êtrange et angoissante nouvelle. Cette nouvelle, personne
encore au monde ne la connaissait, mais il Êtait manifeste que tout Êtait
radicalement changÊ, que tout ce qui avait cours auparavant n'avait
maintenant plus de sens et que chacun devrait dÊsormais donner tout ce dont
il Êtait capable.
- A qui sont ces pantoufles? demanda-t-il en jetant un regard
circulaire autour de lui.
- Ce ne sont pas des pantoufles, dit Perets Ce sont des sandales.
Domarochinier eut un sourire et tira de sa poche un gros bloc-notes.
- Tiens donc. Des sandales? TrÉ-És bien. Mais Á qui sont ces sandales?
Il s'approcha de l'Á-pic, coula un regard prudent vers le bas et recula
aussitÆt.
- Quelqu'un est assis au bord de l'Á-pic, commenta-t-il, avec des
sandales posÊes Á cÆtÊ de lui. La question qui se pose inÊvitablement est
alors : Á qui sont les sandales et oÝ se trouve leur propriÊtaire?
- Ce sont mes sandales, dit Perets. Domarochinier regarda d'un air de
doute son bloc-notes :
- Les vÆtres? Donc, vous Ëtes pieds nus. Pourquoi?
- Pieds nus parce qu'il n'y a pas d'autre moyen, expliqua Perets. J'ai
fait tomber hier ma pantoufle droite et j'ai dÊcidÊ Á l'avenir de rester
pieds nus.
Il se pencha en avant et regarda entre ses genoux ÊcartÊs :
- Elle est lÁ-bas. Vous allez voir, avec un caillou...
Domarochinier lui prit la main d'un geste vif et s'empara des cailloux.
- De la pierre ordinaire, effectivement, dit-il.
Mais Úa ne change rien. Je ne comprends pas, Perets, pourquoi vous
essayez de me tromper. D'ici, on ne peut voir une pantoufle - si du moins
elle est rÊellement lÁ-bas, et Úa c'est une autre question que nous
examinerons ensuite - et du moment qu'on ne peut pas la voir, vous ne pouvez
pas espÊrer l'atteindre avec une pierre, mËme si vous aviez l'adresse
nÊcessaire et si vous vouliez rÊellement cela et cela seul : je parle du
coup au but... Mais nous allons Êclaircir tout Úa.
Il remonta les jambes de son pantalon, s'assit sur les talons et
poursuivit :
- Donc, vous Êtiez lÁ hier aussi. Pour quoi faire? Comment se fait-il
que ce soit la deuxiÉme fois que vous veniez au bord de l'Á-pic, alors que
les autres employÊs de l'Administration, pour ne rien dire des spÊcialistes
surnumÊraires, n'y viennent que pour satisfaire un besoin naturel?
Perets se fit petit. Ce n'est qu'une question d'ignorance, pensa-t-il.
Ce n'est pas du dÊfi ni de la mÊchancetÊ, il ne faut pas y attacher
d'importance. C'est simplement de l'ignorance. Il ne faut pas attacher
d'importance Á l'ignorance, personne ne le fait. L'ignorance dÊfÉque sur la
forËt. L'ignorance dÊfÉque toujours sur quelque chose.
- Vous aimez sans doute vous asseoir ici, poursuivit Domarochinier sur
un ton insinuant. Vous aimez beaucoup la forËt. Vous l'aimez? RÊpondez!
- Et vous? demanda Perets. Domarochinier s'offensa et ouvrit son
bloc-notes :
- Ne vous oubliez pas! Vous savez trÉs bien qui je suis. J'appartiens
au groupe de l'Eradication, et votre rÊponse, ou plus exactement votre
contre-question, est donc absolument dÊpourvue de sens. Vous comprenez
parfaitement que mon attitude envers la forËt est dÊterminÊe par la fonction
que je remplis, mais qu'est-ce qui dÊtermine la vÆtre? cela je ne le
comprends pas trÉs bien. Ce n'est pas bien, Perets, pensez-y : je vous donne
ce conseil pour votre bien, pas pour le mien. On n'a pas idÊe d'Ëtre aussi
Êtranger : rester assis au bord de l'Á-pic, pieds nus, lancer des pierres...
Pourquoi? On se le demande. A votre place, je raconterais tout. A moi. Je
remettrais tout en ordre. Vous le savez peut-Ëtre, il y a des circonstances
attÊnuantes, et en fin de compte vous n'avez rien Á craindre, n'est-ce pas
Perets?
- Non, dit Perets. C'est-Á-dire Êvidement, oui.
- Vous voyez. Le naturel disparaÏt d'un seul coup, et il n'existe plus.
A qui est cette main, demandons-nous? OÝ lance-t-elle une pierre? Ou
peut-Ëtre Á qui? Ou encore sur qui? Et pourquoi? Et comment pouvez-vous
rester assis au bord de l'Á-pic? Est-ce innÊ chez vous ou bien vous
Ëtes-vous spÊcialement entraÏnÊ? Moi, par exemple, je ne peux pas rester au
bord de l'Á-pic. Et je n'ose mËme pas me demander pourquoi j'aurais pu m'y
entraÏner. La tËte me tourne. Et c'est normal. Un homme n'a aucune raison de
s'asseoir au bord de l'Á-pic. Surtout s'il n'a pas de laissez-passer pour la
forËt. Montrez-moi s'il vous plaÏt votre laissez-passer, Perets.
- Je n'en ai pas.
- Vous n'en avez pas. Bien. Et pourquoi?
- Je ne sais pas... On ne m'en donne pas, c'est tout.
- C'est juste, on ne vous en donne pas. Je le sais. Et pourquoi? On
m'en a donnÊ, on lui en a donnÊ, on leur en a donnÊ, on en a donnÊ Á
beaucoup d'autres encore, et Á vous on ne veut pas vous en donner.
Perets lui jeta un regard furtif. Du long nez dÊcharnÊ de Domarochinier
s'Êchappaient des reniflements, ses yeux clignaient sans cesse.
- Sans doute parce que je suis Êtranger, suggÊra Perets. C'est
certainement la raison.
- Et je ne suis pas le seul Á m'intÊresser Á vous, poursuivit
Domarochinier sur un ton confidentiel. S'il n'y avait que moi! Mais il y a
aussi des gens importants... Ecoutez, Perets, vous pouvez peut-Ëtre vous
lever, pour que nous puissions continuer? Vous me donnez le vertige, rien
qu'Á vous voir.
Perets se leva et sautilla sur un pied pour attacher une sandale.
- Mais Êloignez-vous donc de ce bord! cria d'une voix douloureuse
Domarochinier en agitant son bloc-notes vers Perets. Vous finirez par me
tuer avec vos excentricitÊs!
- C'est fini, fit Perets en tapant du talon. Je ne le ferai plus. On y
va?
- Allons-y. Mais je constate que vous n'avez rÊpondu Á aucune de mes
questions. Vous me chagrinez beaucoup, Perets. Vous Ëtes vraiment... (Il
jeta un regard sur le gros bloc-notes, haussa les Êpaules et le glissa sous
son bras.) C'est Êtrange. Pas la moindre impression, sans mËme parler
d'information.
- Mais aussi, qu'est-ce qu'il y a Á rÊpondre? dit Perets. Je devais
simplement Ëtre ici pour parler au Directeur.
Domarochinier se figea littÊralement sur place, comme engluÊ dans les
buissons, et profÊra d'une voix altÊrÊe :
- C'est donc pour Úa que vous Ëtes...
- Comment, que je suis? Je ne suis rien de...
Domarochinier jeta un regard autour de lui et chuchota :
- Non, non. Taisez-vous. Taisez-vous. Plus un mot. J'ai compris. Vous
aviez raison.
- Qu'est-ce que vous avez compris? J'ai raison de quoi?
- Non, non, je n'ai rien compris. Rien de rien. Vous pouvez Ëtre tout Á
fait tranquille. Je n'ai pas compris et je n'ai pas compris. D'ailleurs je
n'Êtais pas lÁ et je ne vous ai pas vu.
Ils passÉrent devant un banc, grimpÉrent quelques marches usÊes,
prirent l'allÊe couverte d'un fin sable rouge et pÊnÊtrÉrent sur le
territoire de l'Administration.
- La pleine clartÊ ne peut exister qu'Á un certain niveau, disait
Domarochinier. Et chacun doit savoir Á quoi il peut prÊtendre. J'ai prÊtendu
Á la clartÊ Á mon niveau, c'est mon droit, et je l'ai ÊpuisÊ. Et lÁ oÝ se
terminent les droits commencent les devoirs...
Ils dÊpassÉrent des cottages de dix appartements aux fenËtres garnies
de rideaux de tulle, longÉrent le garage, traversÉrent le terrain de sport,
passÉrent encore devant les entrepÆts, puis devant l'hÆtel sur le seuil
duquel se tenait le Commandant, d'une p×leur maladive, les yeux exorbitÊs et
fixes, une serviette Á la main. Ils suivirent une longue palissade derriÉre
laquelle ronflaient des moteurs, pressÉrent le pas, car ils n'avaient plus
beaucoup de temps, puis se mirent Á courir. Il Êtait cependant tard quand
ils arrivÉrent Á la cantine, et toutes les places Êtaient prises, Á
l'exception de la petite table de service dans un coin au fond oÝ restaient
deux places, la troisiÉme Êtant occupÊe par le chauffeur Touzik qui, les
voyant en train de piÊtiner, indÊcis, sur le pas de la porte, leur fit un
signe d'invite en agitant sa fourchette.
Tout le monde buvait du kÊfir et Perets en prit aussi. La nappe rËche
de la table Êtait maintenant garnie de six bouteilles et quand Perets
Êtendit les jambes pour s'installer au mieux sur la chaise sans siÉge, il y
eut un bruit de verre et une ancienne bouteille de cognac roula dans
l'intervalle entre les tables. Le chauffeur Touzik la ramassa prestement et
la remit en place sous la table, ce qui produisit un nouveau tintement.
- Faites attention avec vos pieds, dit-il.
- Je ne l'ai pas fait exprÉs, dit Perets. Je ne savais pas.
- Et moi, je le savais? rÊpliqua Touzik. Il y en a quatre lÁ-dessous,
t×che de pas faire l'idiot.
- Moi, par exemple, je ne bois pas, fit dignement Domarochinier.
- On sait Úa, comme vous buvez pas, dit Touzik. A ce compte-lÁ, nous
non plus.
- Mais j'ai le foie malade, commenÚa Á s'inquiÊter Domarochinier. VoilÁ
un certificat.
Il fit apparaÏtre une feuille de cahier froissÊe marquÊe d'un sceau
triangulaire et la fourra sous le nez de Perets. C'Êtait effectivement un
certificat, couvert d'une Êcriture illisible de mÊdecin. Perets ne put
dÊchiffrer qu'un mot : "antabus".
- Et il y a aussi ceux de l'annÊe derniÉre, et ceux de
l'avant-derniÉre, mais ils sont dans le coffre.
Le chauffeur Touzik dÊdaigna d'examiner le certificat. Il ingurgita un
plein verre de kÊfir, porta son index repliÊ Á son nez, renifla, et, les
yeux pleins de larmes, profÊra d'une voix raffermie :
- Qu'est-ce qu'il y a encore dans la forËt? Des arbres. (Il s'essuya
les yeux du revers de la manche.) Mais ils restent pas sur place : ils
sautent. Tu comprends?
- Oui, alors? demanda avidement Perets. Comment font-ils?
- Eh bien! voilÁ. Il y en a un lÁ, immobile. Un arbre, quoi. Puis il
commence Á se tordre, Á se nouer, et c'est parti! Un grand bruit, un
craquement, tu le vois, tu le vois plus. Un bon de dix mÉtres. Il m'a
bousillÊ la cabine. Puis il redevient immobile.
- Pourquoi? demanda Perets.
- Parce que Úa s'appelle un arbre sauteur, expliqua Touzik en se
versant un verre de kÊfir.
- Hier on a reÚu un lot de nouvelles scies Êlectriques, intervint
Domarochinier en se passant la langue sur les lÉvres. Un rendement fabuleux.
Je dirais mËme que ce ne sont pas des scies, mais de vÊritables machines Á
scier. Nos machines Á scier de l'Eradication.
Alentour, tout le monde buvait du kÊfir. Dans des verres Á facettes,
dans des gobelets en fer-blanc, dans des tasses Á cafÊ, dans des cornets de
papier, ou simplement Á la bouteille. Tout le monde avait les pieds ramenÊs
sous sa chaise. Et tous pouvaient sans doute exhiber des certificats
mÊdicaux attestant qu'ils avaient mal au foie, Á l'estomac ou au duodÊnum.
Pour cette annÊe et pour les annÊes prÊcÊdentes.
- Puis le manager me fait venir et me demande pourquoi ma cabine est
dÊglinguÊe, poursuivit Touzik en haussant la voix. Tu roulais encore Á
gauche, charogne, qu'il me dit. Vous, PAN Perets, vous jouez aux Êchecs avec
lui, vous pourriez bien dire quelque chose pour moi, il vous estime, il
parle souvent de vous... Perets, qu'il dit, c'est quelqu'un! Je ne donnerai
pas de voiture pour Perets, qu'il dit, et n'essayez pas de m'en demander. On
ne peut pas laisser partir un tel homme. Vous comprenez, bande d'imbÊciles,
qu'il dit, sans lui je m'ennuierais Á mourir! Vous lui parlerez pour moi,
hein?
- B-Bon, fit Perets d'une voix hÊsitante. J'essaierai.
- Je peux parler au manager, intervint Domarochinier. Il Êtait avec moi
Á l'armÊe ; j'Êtais capitaine et lui lieutenant. Il me salue encore en
portant la main Á la hauteur du couvre-chef.
- Il y a aussi les ondines, dit Touzik, son verre de kÊfir Á la main.
Dans les grands lacs clairs. C'est lÁ qu'elles sont, tu comprends? Nues.
- C'est votre kÊfir, Touz, qui vous donne des visions, plaÚa
Domarochinier.
- Je les ai vues de mes propres yeux, rÊpliqua Touzik en portant le
verre Á ses lÉvres. Mais on ne peut pas boire l'eau de ces lacs.
- Vous ne les avez pas vues, parce qu'elles n'existent pas, dit
Domarochinier. Les ondines, c'est de la mystique.
- Mystique toi-mËme, dit Touzik en s'essuyant les yeux du revers de la
manche.
- Un instant, dit Perets, un instant. Vous dites qu'elles sont lÁ,
Êtendues... Et puis aprÉs? Il est impossible qu'elles ne fassent que rester
lÁ, et puis c'est tout.
Il se peut qu'elles vivent sous l'eau et qu'elles remontent Á la
surface comme nous sortons d'une piÉce enfumÊe pour nous mettre au balcon
par une nuit de lune, et exposer lÁ, les yeux clos, notre visage Á la
fraÏcheur. C'est peut-Ëtre ce qu'elles font. Elles viennent Á la surface, et
elles restent lÁ. A se reposer. A Êchanger des sourires et des paroles
indolentes...
- Ne discute pas avec moi, dit Touzik en regardant fixement
Domarochinier. Tu es dÊjÁ allÊ dans la forËt? Tu n'y as jamais mis les
pieds, et tu en parles.
- Absurde. Qu'est-ce que j'irais faire dans votre forËt? J'ai un
laissez-passer pour y aller. Mais vous, Touz, vous n'en avez pas.
Montrez-moi votre laissez-passer s'il vous plaÏt, Touz.
- Je n'ai pas vu moi-mËme ces ondines, reprit Touzik en s'adressant Á
Perets. Mais j'y crois tout Á fait. Parce que les autres en parlent. MËme
Candide en parlait. Et Candide savait tout sur la forËt. Il la connaissait
comme sa femme. Il reconnaissait tout au toucher. Il est mort lÁ-bas, dans
sa forËt.
- S'il est mort, fit Domarochinier sur un ton significatif.
- Quoi, "si"? Un homme part en hÊlicoptÉre, et de trois ans on n'en
entend plus parler. Il y a eu l'avis de dÊcÉs dans les journaux, le repas de
funÊrailles, qu'est-ce qu'il te faut encore? Candide a cassÊ sa pipe, c'est
Êvident.
- Nous n'en savons pas assez, dit Domarochinier, pour affirmer quoi que
ce soit de maniÉre absolument catÊgorique.
Touzik cracha et alla chercher une autre bouteille de kÊfir au
comptoir. Domarochinier en profita pour se pencher vers Perets et lui
murmurer Á l'oreille, le regard fuyant :
- Notez que pour ce qui est de Candide, des ordres secrets ont ÊtÊ
donnÊs... Je me considÉre en droit de vous en informer parce que vous Ëtes
Êtranger...
- Quels ordres?
- Le considÊrer comme vivant, gronda sourdement Domarochinier avant de
s'Êcarter.
Puis il reprit Á voix haute :
- Le kÊfir est bien, aujourd'hui, il est frais. Le rÊfectoire s'emplit
de bruit. Ceux qui avaient fini leur repas se levÉrent avec des bruits de
chaises et gagnÉrent la sortie. Ils parlaient fort, allumaient leurs
cigarettes et jetaient les allumettes par terre. Domarochinier jetait autour
de lui des regards mauvais et disait Á tous ceux qui passaient Á proximitÊ :
"Comme vous le voyez, messieurs, c'est quelque peu Êtrange, mais nous
sommes en train de parler..."
Quand Touzik revint avec sa bouteille, Perets lui dit :
- Est-ce que le manager parlait sÊrieusement en disant qu'il ne me
donnerait pas de voiture? Il voulait plaisanter, sans doute?
- Plaisanter, pourquoi? Il vous aime beaucoup, PAN Perets, sans vous il
serait malade d'ennui, et il n'a aucun intÊrËt Á vous faire partir, un point
c'est tout... Admettons qu'il vous laisse partir, Úa l'avancerait Á quoi? OÝ
vous voyez de la plaisanterie lÁ-dedans?
Perets se mordit la lÉvre.
- Comment faire alors pour partir? Je n'ai plus rien Á faire ici. Mon
visa touche Á sa fin. Et d'abord, je veux partir, voilÁ tout.
- En gÊnÊral, dit Touzik, on vous vire aussi sec au bout de trois
rÊprimandes. On vous donne un autobus spÊcial, on rÊveille un chauffeur au
milieu de la nuit, vous n'aurez pas le temps de rassembler vos affaires...
Comment Úa se passe avec les gars d'ici? PremiÉre rÊprimande : le type est
rÊtrogradÊ. DeuxiÉme rÊprimande : on l'envoie dans la forËt expier ses
pÊchÊs. Et Á la troisiÉme : au revoir, bonjour chez toi. Si par exemple je
veux me faire licencier, je vide une demi-boutanche et je tape sur la gueule
Á celui-lÁ. (Il montrait Domarochinier.) On me supprime aussitÆt les
gratifications, et on me met Á la charrette Á merde. Alors qu'est-ce que je
fais? Je m'enfile une autre demi-bouteille et je lui retape sur la gueule,
vu? LÁ, je quitte la charrette Á merde et je pars Á la station biologique
pour faire la chasse aux microbes qu'ils ont lÁ-bas. Mais si je ne veux pas
aller Á la station biologique, je bois encore une demi-bouteille et je lui
tape pour la troisiÉme fois sur la gueule. LÁ, c'est terminÊ. Je suis
licenciÊ pour actes de voyoutisme et expulsÊ dans les vingt-quatre heures.
Domarochinier tendit vers Touzik un doigt menaÚant :
- Vous faites de la dÊsinformation, Touz, de la dÊsinformation.
D'abord, il doit s'Êcouler au moins un mois entre chaque acte. Sans quoi,
toutes les fautes sont considÊrÊes comme un seul et mËme dÊlit, et le
perturbateur est simplement mis en prison, sans que l'Administration
elle-mËme donne suite Á l'affaire. DeuxiÉmement, Á la deuxiÉme faute, le
coupable est sans retard envoyÊ dans la forËt sous la surveillance d'un
garde, de sorte qu'il n'aura pas la possibilitÊ de s'aviser de commettre une
troisiÉme infraction. Ne l'Êcoutez pas, Perets, il ne comprend rien Á ces
problÉmes.
Touzik avala une gorgÊe de kÊfir, fit une grimace et cacarda :
- C'est vrai. LÁ, peut-Ëtre qu'effectivement je... Excusez-moi, PAN
Perets.
- Mais non, enfin..., fit Perets d'un ton chagrin. De toute faÚon je ne
pourrais jamais taper sur quelqu'un, comme Úa, sans raison.
- Mais vous Ëtes pas obligÊ de lui taper sur la... sur la gueule, dit
Touzik. Vous pouvez lui botter le... les fesses. Ou tout simplement dÊchirer
son costume.
- Non, je ne peux pas, dit Perets.
- Mauvais, Úa, dit Touzik. úa ira mal pour vous, alors, PAN Perets.
Alors, voilÁ ce que nous allons faire. Demain matin, vers sept heures, vous
irez au garage, vous vous installerez dans ma voiture et vous attendrez. Je
vous emmÉnerai.
- Vraiment? demanda Perets, joyeux.
- Oui. Demain je dois aller sur le Continent, transporter de la
ferraille. Vous viendrez avec moi.
Dans un coin, quelqu'un poussa soudain un cri terrible : "Qu'est-ce que
tu as fait? Tu as renversÊ ma soupe!"
Domarochinier prit la parole :
- L'homme doit Ëtre simple et clair. Je ne comprends pas pourquoi vous
voulez partir d'ici, Perets. Personne ne veut partir, mais vous, vous
voulez.
- C'est toujours comme Úa chez moi, dit Perets. Je fais toujours tout Á
l'envers. Et d'ailleurs, pourquoi l'homme doit-il obligatoirement Ëtre
simple et clair?
Touzik renifla son index repliÊ et profÊra :
- L'homme doit Ëtre sobre. Tu crois pas?
- Je ne bois pas, dit Domarochinier. Et ce pour une raison trÉs simple,
et connue de tout le monde : j'ai le foie malade. Ce n'est donc pas lÁ que
vous pourrez m'attraper, Touz.
- Ce qui m'Êtonne dans la forËt, reprit Touzik, c'est les marais. Ils
sont brÙlants, tu comprends? Je peux pas supporter Úa. Je pourrai jamais m'y
habituer. C'est comme de la soupe aux choux bouillante, Úa fume, Úa sent le
chou. J'ai mËme essayÊ de goÙter, mais Úa n'a pas de goÙt, Úa manque de
sel... Non, la forËt, c'est pas pour l'homme. Elle leur en a fait voir de
toutes les couleurs. On n'arrËte pas d'amener du matÊriel, et il disparaÏt,
comme englouti dans les glaces, ils en font venir d'autre, et il disparaÏt
encore...
Une profusion verte et odorante. Profusion de couleur, profusion
d'odeurs. Profusion de vie. Et toujours ÊtrangÉre. FamiliÉre, ressemblante,
mais fondamentalement ÊtrangÉre. Le plus difficile est de se faire Á cette
idÊe, qu'elle est Á la fois ÊtrangÉre et, familiÉre. Qu'elle est l'Êmanation
de notre monde, la chair de notre chair, mais qu'elle s'est dÊtachÊe de nous
et ne veut pas nous connaÏtre. C'est sans doute ainsi que le pithÊcanthrope
aurait pu penser Á nous, ses descendants - avec effroi et amertume...
- Quand viendra l'ordre, proclama Domarochinier, ce ne sera pas avec
nos bulldozers et nos tout-terrain minables que nous irons lÁ-bas, mais avec
quelque chose de sÊrieux, et en deux mois nous aurons fait de tout Úa une
surface bÊtonnÊe, sÉche et lisse.
- C'est toi qui le feras, dit Touzik. Si on te fout pas sur la gueule
avant, tu feras une surface bÊtonnÊe avec ton propre pÉre. Pour la clartÊ.
Le mugissement profond d'une sirÉne se fit entendre. Les carreaux des
fenËtres tremblÉrent, une sonnerie puissante retentit au-dessus de la porte,
des lumiÉres se mirent Á clignoter sur les murs et au-dessus du comptoir
surgit une inscription en lettres Ênormes : "Debout, dehors!" Domarochinier
se leva Á la h×te, manoeuvra l'aiguille de sa montre et partit en courant
sans prononcer une parole.
- Bon, j'y vais, dit Perets. C'est l'heure de travailler.
Touzik acquiesÚa :
- C'est l'heure. L'heure juste.
Il Æta sa veste fourrÊe, la roula soigneusement, rapprocha les chaises
et s'allongea, la tËte posÊe sur la veste.
- Donc, demain sept heures? dit Perets.
- Quoi? rÊpondit Touzik d'une voix ensommeillÊe.
- Je viendrai demain Á sept heures.
- OÝ Úa? demanda Touzik en se retournant sur les chaises. Elles
tiennent pas ensemble, les salopes. Combien de fois je leur ai dit : mettez
un divan...
- Au garage, dit Perets. A votre voiture.
- Ah!... Venez, venez, on verra lÁ-bas. C'est pas facile comme affaire.
Il replia les jambes, se croisa les bras et se mit Á ronfler. Il avait
les bras velus, et au milieu des poils apparaissait un tatouage. Il y avait
deux inscriptions : "Ce qui nous perd" et "Toujours de l'avant". Perets
gagna la sortie.
Il franchit sur une planchette une Ênorme flaque qui s'Êtalait dans
l'arriÉre-cour, contourna un tumulus de boÏtes de conserves vides, se glissa
Á travers une fente de la palissade de planches et pÊnÊtra dans l'immeuble
de l'Administration par l'entrÊe de service. Les couloirs Êtaient sombres et
froids, sentaient la poussiÉre, le papier moisi, le tabac refroidi. Il n'y
avait personne nulle part, aucun bruit ne filtrait Á travers les portes
revËtues de moleskine. Perets gagna le premier Êtage par un Êtroit escalier
dÊpourvu de rampe et arriva Á une porte surmontÊe d'une inscription oÝ
clignotaient les mots : "Lave-toi les mains avant le travail." Sur la porte
se dÊtachait un grand "M" noir. Perets poussa le battant et fut quelque peu
ÊbranlÊ en dÊcouvrant qu'il Êtait arrivÊ dans son bureau. C'est-Á-dire,
Êvidemment, celui de Kim, le chef du groupe de la Protection scientifique,
mais Perets y avait une table. La table Êtait maintenant Á cÆtÊ de la porte,
prÉs du mur dÊcorÊ de carreaux de faÐence, comme toujours Á moitiÊ
recouverte par la "mercedes" sous sa housse, tandis que prÉs de la fenËtre
aux vitres fraÏchement lavÊes se trouvait la table de Kim, lequel Kim Êtait
dÊjÁ au travail : assis, un peu voÙtÊ, il considÊrait une rÉgle Á calcul.
- Je voulais me laver les mains..., dit Perets, dÊconcertÊ.
- Lave-toi, lave-toi, dit Kim en hochant la tËte. Tu as un lavabo lÁ.
úa va Ëtre trÉs bien maintenant. Tout le monde va venir chez nous.
Perets alla au lavabo et entreprit de se laver les mains. Il les lava Á
l'eau chaude et Á l'eau froide, en utilisant deux sortes de savon et une
p×te Á dÊgraisser spÊciale, les frotta avec de la filasse et avec des
brosses de diverses duretÊs. Puis il mit en marche le sÊchoir Êlectrique et
tint quelques instants ses mains roses et humides dans le hurlement du
courant d'air chaud.
- A quatre heures du matin, on a fait savoir Á tout le monde que nous
serions transfÊrÊs au premier Êtage, dit Kim. OÝ Êtais-tu? Chez Alevtina?
- Non, j'Êtais au bord de l'Á-pic, dit Perets en prenant place Á sa
table.
La porte s'ouvrit, le Proconsul entra en coup de vent dans le local,
agita sa serviette pour saluer et disparut en coulisse. On entendit grincer
la porte de la cabine et le verrou claquer. Perets Æta la housse de la
"mercedes", resta un instant assis, immobile, puis alla Á la fenËtre et
l'ouvrit.
On ne voyait pas la forËt, mais elle Êtait prÊsente. Elle Êtait
toujours prÊsente, mËme si on ne pouvait la voir que du bord de l'Á-pic.
Partout ailleurs dans l'Administration, il y avait toujours quelque chose
qui la cachait. Elle Êtait cachÊe par les b×timents crÉme des ateliers de
mÊcanique et par les trois Êtages du garage rÊservÊ aux vÊhicules personnels
des employÊs. Elle Êtait cachÊe par les Êtables de l'exploitation auxiliaire
et par le linge pendu aux abords de la blanchisserie dont la sÊcheuse Êtait
perpÊtuellement cassÊe. Elle Êtait cachÊe par le parc avec ses corbeilles de
fleurs et ses pavillons, son manÉge et ses baigneuses de pl×tre couvertes
d'inscriptions au crayon. Elle Êtait cachÊe par les cottages et leurs
vÊrandas garnies de lierre, par les croix de leurs antennes de tÊlÊvision.
Et de lÁ, de la fenËtre du premier Êtage, on ne voyait pas la forËt Á cause
du haut mur de briques non achevÊ mais dÊjÁ trÉs haut que l'on Êtait en
train d'Êdifier autour du b×timent bas du groupe de la PÊnÊtration du gÊnie.
La forËt n'Êtait visible que du bord de l'Á-pic. Mais l'homme qui n'avait de
sa vie vu la forËt, qui n'en avait jamais entendu parler, qui n'avait jamais
pensÊ Á elle, qui ne la craignait pas et n'en rËvait pas, mËme cet homme
pouvait facilement en deviner l'existence, du seul fait que l'Administration
existait. Il y a longtemps que je pensais Á la forËt, que j'en parlais, que
j'en rËvais, mais je ne soupÚonnais mËme pas qu'elle pÙt exister en rÊalitÊ.
Et ce n'est pas en allant pour la premiÉre fois au bord de l'Á-pic que j'ai
acquis la certitude de son existence, mais en lisant sur une pancarte Á
l'entrÊe l'inscription : "Administration des affaires de la forËt". J'Êtais
devant cette pancarte, ma valise Á la main, couvert de poussiÉre, dessÊchÊ
par la longue route, je la lisais et la relisais et sentais mes genoux
trembler, car je savais maintenant que la forËt existait, et que tout ce que
je pensais auparavant n'Êtait que le jeu d'une imagination dÊbile, un p×le
mensonge souffreteux. La forËt est, et cette immense b×tisse maussade a la
charge de sa destinÊe...
- Kim, dit Perets, est-il possible que je parte sans avoir vu la forËt?
Je m'en vais demain.
- Tu veux rÊellement y aller? demanda Kim distraitement.
Les marais verts et brÙlants, les arbres craintifs et nerveux, les
ondines Á la surface de l'eau, qui se reposent sous la lune de leur activitÊ
mystÊrieuse des profondeurs, les aborigÉnes Ênigmatiques et circonspects,
les villages dÊsertÊs...
- Je ne sais pas, dit Perets.
- Tu ne peux pas y aller, Pertchik. Seuls le peuvent les gens qui n'ont
jamais pensÊ Á la forËt. Qui s'en sont toujours moquÊs Êperdument. Mais elle
est trop proche de ton coeur. Pour toi, la forËt est dangereuse parce
qu'elle te trahira.
- Sans doute. Mais si je suis venu ici, c'est uniquement pour la voir.
- Qu'as-tu besoin de vÊritÊs amÉres? Qu'en feras-tu? Et que feras-tu
dans la forËt? Pleurer sur un rËve qui s'est transformÊ en destin? Prier
pour que tout soit autrement? Ou bien vas-tu entreprendre de transformer ce
qui est en ce qui devrait Ëtre?
- Et pourquoi suis-je venu ici?
- Pour Ëtre sÙr. Tu ne comprends pas Á quel point c'est important :
Ëtre sÙr. Les autres viennent pour tout autre chose. Pour trouver dans la
forËt des mÉtres cubes de bois. Ou pour trouver la bactÊrie de la vie. Ou
pour Êcrire une thÉse. Ou pour obtenir un laissez-passer, non pas pour aller
dans la forËt, mais Á toutes fins utiles : Úa servira un jour ou l'autre et
tout le monde n'en a pas. L'idÊe suprËme, c'est de faire de la forËt un parc
luxueux, comme le sculpteur qui tire la statue du bloc de marbre. Pour
ensuite tondre ce parc. AnnÊe aprÉs annÊe. Ne pas le laisser redevenir
forËt.
- Je voudrais partir, dit Perets. Je n'ai rien Á faire ici. Il faut que
quelqu'un parte - ou bien moi, ou bien vous tous.
- Revenons aux multiplications, dit Kim. Perets s'assit Á sa table,
trouva une prise h×tivement installÊe et brancha la "mercedes".
- Sept cent quatre-vingt-treize cinq cent vingt-deux par deux cent
soixante-six zÊro onze...
La "mercedes" se mit Á cogner et Á tressauter. Perets attendit qu'elle
soit calmÊe, et lut en bÊgayant la rÊponse.
- Bon. Eteins, dit Kim. Maintenant divise-moi six cent
quatre-vingt-dix-huit trois cent douze par dix quinze...
Kim dictait les chiffres, Perets les composait, appuyait sur les
touches ce multiplication et de division, additionnait, retranchait,
extrayait des racines, et tout se passait comme d'habitude.
- Douze par dix. Multiplication, dit Kim.
- Un zÊro zÊro sept, dicta mÊcaniquement Perets.
Puis il se reprit et dit :
- Mais elle ment. úa devrait faire cent vingt.
- Je sais, je sais, fit impatiemment Kim. Un zÊro zÊro sept. Maintenant
extrais-moi la racine carrÊe de dix zÊro sept...
- Tout de suite, dit Perets.
Le verrou claqua Á nouveau derriÉre la coulisse et le Proconsul
apparut, rose, frais et satisfait. Il se lava les mains en fredonnant d'une
voix agrÊable un AVE MARIA, puis profÊra :
- C'est tout de mËme un vÊritable prodige, cette forËt, messieurs! Et
dire que nous parlons d'elle ou Êcrivons sur elle d'une maniÉre aussi
criminellement insuffisante! Et pourtant elle mÊrite qu'on Êcrive sur elle.
Elle ennoblit, elle Êveille les sentiments les plus ÊlevÊs. Elle contribue
au progrÉs. Elle est elle-mËme comme le symbole du progrÉs. Et nous ne
parvenons pas Á empËcher la diffusion de fables, d'anecdotes, de rumeurs non
qualifiÊes. En fait, il n'y a pas de propagande de la forËt. Tout ce qui se
pense et qui se dit sur la forËt!
- Sept cent quatre-vingts multipliÊ par quatre cent trente-deux, dit
Kim.
Le Proconsul haussa la voix. Celle-ci Êtait forte et bien posÊe : on
n'entendit plus la "mercedes".
- "Les arbres cachent la forËt"... "Etre perdu dans la forËt"... "Les
brigands de la forËt"... VoilÁ ce que nous devons combattre! VoilÁ ce que
nous devons extirper! Vous, par exemple, monsieur Perets, pourquoi ne
luttez-vous pas? Vous pourriez faire au club un exposÊ circonstanciÊ et
judicieux sur la forËt, et vous ne le faites pas. Il y a longtemps que je
vous observe, que j'attends, mais en vain. Qu'y a-t-il?
- C'est que je n'ai jamais ÊtÊ lÁ-bas, dit Perets.
- Pas grave. Moi non plus, je n'y suis jamais allÊ, mais j'ai fait une
confÊrence et Á en juger par les Êchos que j'ai reÚus, c'Êtait une
confÊrence trÉs utile. La question n'est pas de savoir si on a ou non ÊtÊ
dans la forËt, la question est de dÊpouiller les faits de leur gangue de
mysticisme et de superstition, de mettre Á nu la substance en arrachant les
oripeaux dont elle a ÊtÊ affublÊe par les esprits mesquins et
militaristes...
- Deux fois huit divisÊ par quarante-neuf moins sept fois sept, dit
Kim.
La "mercedes" se mit Á l'oeuvre. Le Proconsul haussa Á nouveau la voix.
- Je l'ai fait en tant que philosophe de formation, vous pourriez le
faire en tant que linguiste... Je vous donnerai les thÉses et vous les
dÊvelopperez Á la lumiÉre des derniÉres acquisitions de la linguistique...
Au fait, quel est votre sujet de thÉse?
- C'est "Les particularitÊs du style et de la rythmique de la prose
fÊminine de la basse Êpoque Heian, sur la base du " Makura-no sÆshi "." Je
crains que...
- Sen-sa-tion-nel! C'est prÊcisÊment ce qu'il nous faut. Vous
soulignerez qu'il n'y a pas de marais et de fondriÉres, mais de
merveilleuses boues curatives. Pas d'arbres sauteurs, mais le produit d'une
science hautement ÊvoluÊe. Pas d'indigÉnes, pas de sauvages, mais une
antique civilisation d'hommes fiers, libres, aux idÊaux ÊlevÊs, des hommes
modestes et forts. Et pas d'ondines! Pas de brumes lilas, pas d'allusions
brumeuses - pardonnez-moi ce calembour malheureux... Ce sera sensationnel,
MEIN HERR Perets, fabuleux. Et c'est trÉs bien que vous connaissiez la
forËt, que vous puissiez faire part de vos impressions personnelles. Ma
confÊrence Êtant bonne aussi, mais, j'en ai peur, quelque peu fastidieuse.
Comme matÊriau de base, j'ai utilisÊ les protocoles des rÊunions. Mais vous,
en tant qu'explorateur de la forËt...
- Je ne suis pas explorateur de la forËt, tenta de plaider Perets. On
ne me laisse pas y aller. Je ne connais pas la forËt.
Le Proconsul hocha distraitement la tËte et nota rapidement quelque
chose sur sa manchette.
- Oui. Oui, oui. C'est malheureusement l'amÉre vÊritÊ. Malheureusement,
cela se trouve encore chez nous - formalisme, bureaucratisme, approche
euristique de la personnalitÊ... Vous pouvez aussi parler de cela entre
autres. Vous pouvez, vous pouvez, tout le monde en parle. Moi j'essaierai de
rÊgler votre intervention avec la direction. Je suis terriblement content,
Perets, que vous preniez enfin part Á notre travail. Il y a longtemps que je
vous suis de trÉs prÉs... VoilÁ, je vous ai inscrit pour la semaine
prochaine.
Perets arrËta la "mercedes".
- Je ne serai pas lÁ la semaine prochaine. Mon visa vient Á expiration,
et je pars. Demain.
- Nous arrangerons Úa d'une maniÉre ou d'une autre. J'irai voir le
Directeur, il est lui-mËme membre du club, il comprendra. ConsidÊrez que
vous avez une semaine de plus.
- Il ne faut pas, dit Perets. i1 ne faut pas! Le Proconsul le regarda
droit dans les yeux :
- Il faut! Vous le savez trÉs bien, Perets, il faut! Au revoir. Il
porta deux doigts Á la hauteur de sa tempe et s'Êloigna en agitant sa
serviette.
- Une vÊritable toile d'araignÊe, dit Perets. Que suis-je pour eux? Une
mouche? Le manager ne voulait pas que je m'en aille. Alevtina ne veut pas,
et maintenant celui-lÁ...
- Moi non plus je ne veux pas que tu partes, dit Kim.
- Mais je ne peux plus rester ici!
- Sept cent quatre-vingt-dix-sept multipliÊ par quatre cent
trente-deux...
"De toute faÚon je partirai, se disait Perets en appuyant sur les
touches. Vous ne le voulez pas, mais je partirai. Je ne jouerai pas au
ping-pong avec vous, je ne jouerai pas aux Êchecs avec vous, je ne veux pas
dormir et prendre du thÊ et de la confiture avec vous, je ne veux plus
chanter de chansons pour vous, compter sur la "mercedes" pour vous,
dÊbrouiller vos discussions et maintenant faire des confÊrences que de toute
faÚon vous ne comprendrez pas. Et je ne veux pas penser pour vous, faites-le
vous-mËmes, moi je m'en vais. Je pars, je pars. De toute faÚon, vous ne
comprendrez jamais que penser ce n'est pas une distraction mais une
nÊcessitÊ..."
Au-dehors, derriÉre le mur en construction, on entendait les cognements
sourds d'un mouton, le bruit des marteaux pneumatiques, le fracas des
briques qui se dÊversaient. Sur le mur Êtaient assis cÆte Á cÆte quatre
ouvriers en casquette, torse nu, qui fumaient. Puis ce fut sous la fenËtre
mËme le vrombissement et la pÊtarade d'un moteur de moto.
- Quelqu'un qui vient de la forËt, commenta Kim. DÊpËche-toi de me
multiplier soixante par soixante.
La porte s'ouvrit violemment et un homme fit irruption dans la piÉce.
Il portait une combinaison dont le capuchon dÊboutonnÊ ballottait sur sa
poitrine par-dessus le cordon de l'Êmetteur. Des bottes jusqu'Á la ceinture,
la combinaison Êtait couverte d'aiguilles de jeunes pousses d'un rose p×le
et autour de la jambe droite s'enroulait le fouet orange d'une liane d'une
longueur dÊmesurÊe qui traÏnait par terre. La liane continuait Á se
tortiller, et Perets eut l'impression d'Ëtre en prÊsence d'un tentacule
projetÊ par la forËt elle-mËme, qui, bientÆt se tendrait et qui entraÏnerait
l'homme sur le chemin inverse, Á travers les couloirs de l'Administration,
en bas de l'escalier, lui ferait longer le mur, le rÊfectoire, les ateliers,
l'attirerait encore plus bas, dans la rue poussiÊreuse, Á travers le parc,
ses statues et ses pavillons, vers le dÊbut de la corniche, vers les portes,
mais il passerait Á cÆtÊ des portes et serait entraÏnÊ plus bas, vers
l'Á-pic...
L'homme portait des lunettes de moto, son visage Êtait couvert d'une
Êpaisse couche de poussiÉre, et Perets ne reconnut pas tout de suite en lui
StoÐan StoÐanov, de la station biologique. Il tenait Á la main un gros sac
en papier. Il fit quelques pas sur le sol revËtu d'une mosaÐque qui
reprÊsentait une femme sous la douche et s'arrËta devant Kim, tenant le sac
en papier cachÊ derriÉre son dos et faisant d'Êtranges mouvements avec sa
tËte, comme s'il avait eu des dÊmangeaisons dans le cou.
- Kim, dit-il, c'est moi.
Kim ne rÊpondit pas. On entendait sa plume qui grattait et dÊchirait le
papier.
- Kimouchka, reprit StoÐan d'une voix implorante, je t'en supplie.
- Fous le camp, dit Kim. Maniaque.
- C'est la derniÉre fois, dit StoÐan. La derniÉre des derniÉres.
Il eut un nouveau mouvement de tËte et Perets aperÚut sur son cou
maigre Á la peau rasÊe, dans le petit creux sous la nuque, une courte pousse
ros×tre, fine, aiguÌ, qui s'enroulait en spirale, comme tremblant d'une
sorte d'aviditÊ.
- Tu n'as qu'Á dire que c'est Á cause de StoÐan, un point c'est tout.
Si on t'invite au cinÊma, dis que tu as un travail urgent Á terminer ce
soir. Si c'est pour le thÊ, dis par exemple que tu viens de le prendre. Si
on t'invite Á boire du vin, refuse aussi. Hein? Kimouchka! La derniÉre des
derniÉres des derniÉres!
- Qu'est-ce que tu as Á rentrer la tËte dans les Êpaules comme Úa?
demanda mÊchamment Kim. Allons, tourne-toi.
- úa te reprend? demanda StoÐan en se tournant. Ce n'est pas grave. Tu
n'as qu'Á transmettre, tout le reste est sans importance.
PenchÊ par-dessus la table, Kim s'affairait sur le cou de StoÐan,
pressait et massait, les coudes ÊcartÊs, en grinÚant des dents d'un air
dÊgoÙtÊ et marmonnant des jurons. La tÉte baissÊe, le cou offert, StoÐan
dansait patiemment d'un pied sur l'autre.
- Salut, Pertchik, dit-il. Il y a longtemps que je ne t'avais pas vu.
Qu'est-ce que tu fais ici? J'ai encore apportÊ quelque chose que tu
pourras... Pour la derniÉre fois...
Il dÊplia le papier et montra Á Perets un petit bouquet de fleurs
sauvages d'un vert vÊnÊneux.
- Et elles sentent! Comment qu'elles sentent!
- Mais arrËte de remuer, lui cria Kim. Reste tranquille! Maniaque,
chiffe!
- Maniaque, chiffe, soit! approuva avec enthousiasme StoÐan. Pour la
derniÉre fois, la derniÉre des derniÉres.
Les pousses rosÊs sur sa combinaison commenÚaient Á se faner, se
ridaient et tombaient Á terre, sur le visage de brique de la femme sous la
douche.
- C'est fini, dit Kim. DÊcampe!
Il se dÊtacha de StoÐan et jeta dans le seau Á ordures une chose
sanglante, Á demi vivante, qui continuait Á se tordre.
- Je lÉve le camp, dit StoÐan. Tout de suite. Tu sais, Rita a encore
fait des siennes, et j'ai un peu peur de quitter la station biologique.
Pertchik, tu devrais venir chez nous, tu leur parlerais...
- Et puis quoi encore! dit Kim. Perets n'a rien Á faire lÁ-bas.
- Comment, rien? s'Êcria StoÐan. Quentin fond Á vue d'oeil. Ecoute-moi
: il y a une semaine, Rita s'est enfuie, bon, on n'y peut rien... Mais cette
nuit elle est revenue trempÊe, blanche, glacÊe. Un garde a voulu s'y
frotter, elle lui a fait quelque chose, on ne sait pas quoi, et maintenant
il se traÏne comme un perdu. Et tout le lotissement expÊrimental est envahi
par l'herbe.
- Et alors? demanda Kim.
- Quentin a pleurÊ toute la matinÊe...
- Tout Úa je le sais, l'interrompit Kim. Mais je ne comprends pas ce
que Perets a Á faire lÁ-dedans.
- Comment Úa, ce qu'il a Á faire? Qu'est-ce que tu racontes? Qui y
a-t-il Á part Perets? Pas moi, non? Pas toi, non plus... Et on ne va pas
faire appel Á Domarochinier, a Claude-Octave, tout de mËme!
Kim frappa la table de sa main :
- úa suffit! Va travailler et que je ne te voie plus ici pendant les
heures de service. Ne me pousse pas Á bout.
- C'est fini, se h×ta de dire StoÐan. C'est fini. Je m'en vais. Mais tu
transmettras?
Il posa le bouquet sur la table et s'enfuit en criant : "Le cloaque est
encore en travail..."
Kim prit un balai et poussa les dÊbris dans un coin.
- Un imbÊcile sans cervelle, commenta-t-il. Et cette Rita... Recompte
tout encore une fois. úa les dÊmolira, cet amour...
Sous la fenËtre, l'irritante pÊtarade de la moto s'Êleva Á nouveau,
puis tout redevint silencieux Á l'exception des coups sourds du mouton
derriÉre le mur.
- Que faisais-tu ce matin au bord de l'Á-pic, Perets? demanda Kim.
- Je voulais voir le Directeur. On m'a dit qu'il faisait parfois sa
gymnastique lÁ-bas. Je voulais lui demander de m'envoyer dans la forËt, mais
il n'est pas venu. Tu sais, Kim, je crois que tout le monde ment ici. J'ai
parfois mËme l'impression que toi aussi tu mens.
- Le Directeur, ÊnonÚa pensivement Kim. C'est peut-Ëtre une idÊe. Tu es
quelqu'un de courageux...
- De toute faÚon je n'en vais demain. Touzik m'emmÉnera, il l'a promis.
Dis-toi bien que demain je ne serai plus lÁ.
- Je ne m'attendais pas Á Úa, poursuivit Kim sans Êcouter. TrÉs
courageux... On pourrait peut-Ëtre t'envoyer lÁ-bas, que tu te rendes
compte?
Perets s'Êveilla au contact de doigts froids sur son Êpaule nue. Il
ouvrit les yeux et aperÚut au-dessus de lui un homme en sous-vËtements. Il
n'y avait pas de lumiÉre dans la piÉce, mais l'homme Êtait ÊclairÊ par un
rayon de lune et l'on voyait son visage blanc et ses yeux exorbitÊs.
- Qu'est-ce que vous voulez? demanda Perets en un murmure.
- Il faut Êvacuer, rÊpondit l'homme, Á voix basse lui aussi.
"Ah! c'est le commandant", se dit avec soulagement Perets.
- Evacuer, pourquoi? demanda-t-il en se soulevant sur un coude. Evacuer
quoi?
- L'hÆtel est complet. Vous devez Êvacuer les lieux.
Perets fit le tour de la piÉce d'un regard dÊsemparÊ. Tout Êtait comme
avant, comme avant les trois autres lits Êtaient vides.
- Inutile d'inspecter, fit le commandant. Nous savons ce qu'il y a Á
voir. De toute faÚon, il faut changer votre literie pour la donner Á
nettoyer. Vous ne le ferez pas de vous-mËme, vous n'avez pas reÚu
l'Êducation adÊquate...
Perets comprit : le commandant avait peur, et il le prenait de haut
pour se donner de l'assurance. Il Êtait dans un Êtat tel qu'un simple
contact eÙt suffi pour qu'il se mette Á hurler, Á glapir, Á entrer en
transes, Á briser la fenËtre pour appeler au secours.
- Allons, allons, la literie, on vous dit, fit le commandant, saisi
d'une sorte de terrible impatience, en arrachant l'oreiller de sous la tËte
de Perets.
- Enfin quoi, articula Perets, il faut absolument maintenant, en pleine
nuit?
- C'est l'heure.
- Seigneur! vous n'avez pas toute votre tËte Á vous. Bon, d'accord...
Prenez les draps, je m'en passerai, je n'avais plus que cette nuit Á passer
de toute faÚon.
Il se leva et, pieds nus sur le sol froid, entreprit de retirer la
housse de l'oreiller. Le commandant, comme figÊ sur place, suivait ses
mouvements de ses yeux exorbitÊs. Ses lÉvres tremblaient.
- RÊparations, l×cha-t-il enfin. Il est temps de faire des rÊparations.
La tapisserie est toute dÊchirÊe, le plafond fissurÊ, le planchÊiage Á
refaire...
Sa voix s'affermit :
- Donc, vous devez de toute faÚon Êvacuer. Les rÊparations vont
commencer incessamment.
- Les rÊparations?
- Les rÊparations. Vous avez vu l'Êtat de la tapisserie? Les ouvriers
arrivent.
- Maintenant? Tout de suite?
- Maintenant. Tout de suite. Il est impensable d'attendre plus
longtemps. Le plafond est complÉtement fissurÊ. Il n'y a qu'Á voir.
Perets se sentit soudain glacÊ. Il abandonna la housse et saisit son
pantalon.
- Quelle heure est-il? demanda-t-il.
- Minuit passÊ, rÊpondit le commandant en baissant la voix et jetant un
regard circonspect autour de lui.
- Et oÝ vais-je aller? dit Perets, enfilant une jambe de son pantalon,
en Êquilibre sur un pied. Vous n'avez qu'Á me mettre ailleurs, dans une
autre chambre...
- Tout est complet. Et lÁ oÝ ce n'est pas complet, c'est en
rÊparations.
- Chez le veilleur, alors...
- C'est complet.
Perets fixa tristement la lune.
- Dans le dÊbarras, alors. Dans le dÊbarras, dans la lingerie, dans le
poste d'ÊlectricitÊ. Il ne me reste plus que six heures Á dormir. A moins
que vous ne puissiez trouver Á me loger chez vous, d'une maniÉre ou d'une
autre...
Le commandant s'agita soudain Á travers la piÉce. Il courait d'un lit Á
l'autre, nu-pieds, blËme, effrayant comme une apparition. Enfin, il s'arrËta
et profÊra d'une voix geignarde :
- Mais enfin quoi? Je suis un homme civilisÊ, j'ai fait deux instituts,
je ne suis pas un quelconque indigÉne... Je comprends tout! Mais c'est
impossible, vous comprenez! Absolument impossible! (Il bondit vers Perets et
lui murmura Á l'oreille :) Votre visa est arrivÊ Á expiration. Il y a dÊjÁ
vingtsept minutes qu'il est expirÊ, et vous Ëtes toujours lÁ! Vous ne devez
pas Ëtre lÁ. Je vous en supplie... (Il se laissa lourdement tomber sur les
genoux et alla chercher sous le lit les chaussettes et les chaussures de
Perets.) Je me suis rÊveillÊ en nage Á minuit moins cinq. Bon, je crois que
c'est tout. Ma fin est venue. Je suis parti comme j'ai ÊtÊ. Je ne me
souviens de rien. Des nuages dans les rues, des clous aux pieds... Et ma
femme qui doit accoucher... Habillez-vous, habillez-vous, je vous en prie...
Perets s'habilla Á la h×te. Il comprenait mal. Le commandant n'arrËtait
pas de courir entre les lits, piÊtinait les carrÊs de lune, jetait des
regards dans le couloir, se penchait Á la fenËtre et murmurait :
"Mon Dieu, enfin..."
- Je peux au moins vous laisser ma valise? demanda Perets.
Le commandant eut un claquement de m×choires.
- En aucun cas! Vous voulez me perdre... Il faut Ëtre sans coeur! Mon
Dieu, mon Dieu...
Perets ramassa ses livres, ferma non sans peine sa valise, prit son
manteau sur le bras et demanda :
- Et maintenant oÝ vais-je aller?
Le commandant ne rÊpondit pas. Il attendait, trÊpignant d'impatience
Perets prit sa valise et gagna la rue par l'escalier sombre et silencieux.
Il s'arrËta sur le perron et, tentant de calmer son tremblement, Êcouta un
moment la voix du commandant qui expliquait au veilleur ensommeillÊ : "...
Il va vouloir rentrer. Il ne faut pas le laisser faire! Son... (sinistre
murmure confus) Compris? Tu rÊponds..." Perets s'assit sur sa valise et
Êtendit son manteau sur ses genoux.
- Non, je vous en prie, fit la voix du comman dant derriÉre lui. Je
vous demande de quitter le perron. Je vous demande d'Êvacuer complÉtement le
territoire de l'hÆtel.
Il fallut partir. Perets posa sa valise sur la chaussÊe. Le commandant
piÊtina encore un peu en grommelant : < Je vous en prie instamment... ma
femme... sans excÉs d'aucune sorte... les consÊquences... impossible..."
Puis il partit en frÆlant le mur, silhouette blanche dans ses
sous-vËtements. Perets vit les fenËtres noires des cottages, les fenËtres
noires de l'Administration, les fenËtres noires de l'hÆtel. Nulle part il
n'y avait de lumiÉre, les ampoules des rues elles-mËmes Êtaient Êteintes. Il
n'y avait que la lune, ronde, brillante et mÊchante.
Et soudain il dÊcouvrit qu'il Êtait seul. Personne auprÉs de lui.
Autour, les gens dorment, et ils m'aiment tous, je le sais, je m'en suis
souvent aperÚu. Et pourtant je suis seul, comme s'ils Êtaient tous morts
d'un coup ou subitement devenus mes ennemis... Et le commandant est un brave
monstre d'homme affligÊ de la maladie de Basedow, un malchanceux qui s'est
collÊ Á moi du premier jour qu'il m'a vu. Nous avons jouÊ du piano Á quatre
mains et avons parlÊ, et j'Êtais le seul avec qui il osait parler, avec qui
il se sentait un homme Á part entiÉre, et pas le pÉre de sept enfants. Et
Kim. Il est revenu de la chancellerie avec une Ênorme liasse de
dÊnonciations. Quatre-vingt-douze dÊnonciations me concernant, toutes
Êcrites de la mËme main et signÊes de noms diffÊrents. Comme quoi je volais
Á la poste la cire Á cacheter de l'Etat, j'avais amenÊ dans ma valise une
maÏtresse mineure que je cachais dans le sous-sol de la boulangerie, et bien
d'autres choses encore... Et Kim avait lu ces dÊnonciations, en avait jetÊ
certaines au panier et avait mis les autres de cÆtÊ en marmonnant : "úa,
c'est Á creuser." Et c'Êtait inattendu et effrayant, insensÊ et
repoussant... Les regards furtifs qu'il me jetait, et ses yeux qu'il
dÊtournait aussitÆt...
Perets se leva, prit sa valise et partit Á l'aventure, lÁ oÝ le
mÉnerait son inspiration. Mais son inspiration ne le conduisait nulle part.
Il tituba, Êternua de poussiÉre et sans doute tomba Á plusieurs reprises. La
valise Êtait incroyablement lourde, comme impossible Á diriger. Elle se
frottait Á la jambe comme un fardeau, puis s'envolait pesamment et
resurgissait des tÊnÉbres pour venir battre le genou. Dans une sombre allÊe
du parc oÝ ne brillait aucune lumiÉre et oÝ seules les statues aussi
incertaines que le commandant apportaient une vague blancheur, la valise
s'aggrippa soudain au pantalon par une de ses boucles qui s'Êtait dÊtachÊe
et Perets, en dÊsespoir de cause, l'abandonna. L'heure du dÊsespoir Êtait
venue. AveuglÊ par les larmes, Perets se fraya un chemin Á travers les haies
sÉches et bardÊes de piquants poussiÊreux, franchit quelques marches, tomba
lourdement sur le dos et, Á bout de forces, tremblant de douleur et de
compassion, se laissa tomber Á genoux au bord de l'Á-pic.
Mais la forËt demeurait indiffÊrente. Si indiffÊrente qu'elle ne se
laissait mËme pas voir. Sous l'Á-pic, tout Êtait sombre et ce n'Êtait qu'Á
l'horizon que l'on voyait apparaÏtre quelque chose de gris et d'informe,
vaste et stratifiÊ qui luisait mollement sous la lune.
- RÊveille-toi, implora Perets. Regarde-moi maintenant que nous sommes
seuls, n'aie pas peur, ils sont tous endormis. Tu n'as vraiment jamais eu
besoin d'aucun d'entre nous? Ou peut-Ëtre tu ne comprends pas ce que Úa veut
dire, besoin? C'est quand on ne peut pas se passer... c'est quand on pense
tout le temps Á... C'est quand toute la vie se tend vers... Je ne sais pas
qui tu es. Et mËme ceux qui sont absolument persuadÊs de le savoir ne le
savent pas. Tu es ce que tu es, mais je peux espÊrer que tu es telle que
toute ma vie j'ai voulu te voir : bonne et intelligente, indulgente et
comprÊhensive, attentive et peut-Ëtre mËme reconnaissante. Nous avons perdu
tout cela, nous n'avons plus assez de force ni de temps, nous ne faisons
qu'Êriger des monuments toujours plus grands, toujours plus hauts, toujours
moins chers, mais nous souvenir, nous souvenir nous ne pouvons plus. Mais
toi, tu es diffÊrente, et c'est pourquoi je suis venu Á toi de loin, sans
mËme croire Á ton existence. Et se pourrait-il que tu n'aies pas besoin de
moi? Non, je vais te dire la vÊritÊ. J'ai peur de ne pas avoir non plus
besoin de toi. Nous nous sommes aperÚus, mais nous ne sommes pas devenus
plus proches, et il ne devait pas en Ëtre ainsi. Peut-Ëtre parce qu'ils sont
entre nous? Ils sont nombreux, je suis seul, mais je suis l'un d'eux et tu
ne peux Êvidemment pas me distinguer dans la foule, et je ne vaux peut-Ëtre
pas la peine d'Ëtre distinguÊ. J'ai peut-Ëtre moi-mËme imaginÊ les qualitÊs
humaines qui devaient te plaire, mais te plaire Á toi telle que je t'ai
imaginÊe et non Á toi telle que tu es...
Des flocons de lumiÉre blancs et brillants se levÉrent Á l'horizon,
s'Êtendirent et tout d'un coup, Á droite sous la falaise, sons le rocher en
surplomb, des faisceaux de projecteurs se dÊchaÏnÉrent pour fouiller le
ciel, pour se perdre dans les couches de brouillard. Les flocons lu lumineux
Á l'horizon s'ÊtirÉrent, se gonflÉrent, devinrent des nuages blanch×tres et
s'Êteignirent. Quelques instants plus tard, les projecteurs s'Êteignirent
aussi.
- Ils ont peur, dit Perets. Moi aussi, j'ai peur. Pas seulement peur de
toi, mais aussi peur pour toi. Tu ne les connais pas encore. D'ailleurs, je
les connais aussi trÉs mal. Je sais seulement qu'ils sont capables de tous
les excÉs, du plus extrËme dans l'aveuglement comme dans la sagesse, dans la
fÊrocitÊ comme dans la pitiÊ, dans le dÊchaÏnement comme dans la retenue. II
ne leur manque qu'une chose : la comprÊhension. Ils ont toujours remplacÊ la
comprÊhension par des succÊdanÊs - foi, athÊisme, indiffÊrence, mÊpris. Ce
qui est toujours apparu Ëtre le plus simple. Plus simple de croire que de
comprendre. Plus simple d'Ëtre dÊsabusÊ que de comprendre. Entre autres
choses, je m'en vais demain, mais cela ne veut encore rien dire. Ici je ne
peux pas t'aider, tout est trop rÊsistant, trop en place. Ici je suis trop
visiblement dÊplacÊ, Êtranger. Mais je trouverai le point d'application des
forces, ne t'inquiÉte pas. C'est vrai, ils peuvent te souiller
irrÊversiblement, mais cela aussi prend du temps, et beaucoup : il leur faut
trouver le moyen le plus efficace, le plus Êconomique, et sur tout le plus
simple. Nous nous battrons encore, s'il y a de quoi se battre... Au revoir.
Perets se leva et s'avanÚa tout droit Á travers les buissons, dans le
parc, dans l'allÊe. Il tenta de retrouver sa valise mais ne la retrouva pas.
Il revint alors dans la grand-rue, vide et ÊclairÊe par la seule lune. Il
Êtait plus d'une heure du matin quand il s'arrËta devant la porte
obligeamment ouverte de la bibliothÉque de l'Administration. Les fenËtres
Êtaient tendues de stores lourds, mais l'intÊrieur Êtait brillamment
Êclaire, comme une salle de bal. Le parquet se craquelait et grinÚait
dÊsespÊrÊment, et autour Êtaient les livres. Les rayonnages ployaient sous
les livres, les livres Êtaient entassÊs sur les tables et dans les coins, et
Á part Perets et les livres il n'y avait pas dans la bibliothÉque ×me qui
vive.
Perets se laissa tomber dans un grand vieux fauteuil, Êtendit les
jambes, se renversa en arriÉre et posa tranquillement ses bras sur les
accoudoirs.
Alors, qu'est-ce que vous faites lÁ? dit-il aux livres. FainÊants!
C'est pour Úa qu'on vous a Êcrits? Parlez-moi, racontez-moi les semailles.
Combien a-t-on semÊ? Combien de sage, de bon, d'Êternel? Et quelles sont les
prÊvisions pour la rÊcolte? Et surtout, quelles pousses lÉveront? Vous vous
taisez... Toi, lÁ, comment dÊjÁ... Oui, oui, toi en deux tomes. Combien
d'hommes t'ont lu? Et combien t'ont compris? Je t'aime beaucoup, ancËtre, tu
es un bon et honnËte camarade. Tu n'as jamais criÊ, tu ne t'es jamais vantÊ,
jamais frappÊ la poitrine. Bon et honnËte. Et ceux qui te lisent deviennent
aussi bons et honnËtes. Ne serait-ce que pour un temps. MËme malgrÊ eux.
Mais tu sais, il y en a qui pensent que pour avancer, la bontÊ et
l'honnËtetÊ ne sont pas tellement nÊcessaires. Que pour Úa il faut des
jambes. Et des souliers. MËme des pieds sales et des souliers non cirÊs. Le
progrÉs peut Ëtre complÉtement indiffÊrent aux notions de bontÊ et de
droiture, comme il l'a fait jusqu'Á maintenant. L'Administration, par
exemple, n'a pas besoin, pour fonctionner correctement, de bontÊ ou
d'honnËtetÊ. C'est agrÊable, souhaitable, mais absolument pas nÊcessaire.
Comme le latin pour un nageur. Les biceps pour un comptable. Comme le
respect de la femme pour Domarochinier... Mais tout dÊpend de ce que l'on
appelle progrÉs. On peut l'envisager sous l'angle des "Oui mais" bien connus
: alcoolique, soit, oui mais quel spÊcialiste! DÊbauchÊ, oui mais quel
propagandiste! Voleur, disons profiteur, oui mais quel administrateur!
Meurtrier, oui mais quelle discipline et quelle abnÊgation... Mais on peut
aussi concevoir le progrÉs comme transformation de tous dans le sens de la
bontÊ et de l'honnËtetÊ. Et alors nous verrons peut-Ëtre un temps oÝ l'on
dira : c'est un spÊcialiste, bien sÙr, il s'y connaÏt, mais c'est un sale
type, il faut le chasser... Ecoutez, livres, savez-vous que vous Ëtes plus
nombreux que les humains? Si tous les hommes disparaissaient, vous pourriez
peupler la terre et vous seriez alors comme les hommes. Il y en a parmi vous
de bons et honnËtes, des sages, des savants, mais aussi des cervelles
d'oiseau, des sceptiques, des schizophrÉnes, des meurtriers, des suborneurs,
des enfants, des prÊdicateurs moroses, des imbÊciles contents d'eux-mËmes,
et des braillards enrouÊs aux yeux injectÊs. Et vous ne sauriez pas pourquoi
vous Ëtes lÁ. Au fait, Á quoi servez-vous? Vous Ëtes nombreux Á offrir la
connaissance, mais Á quoi sert la connaissance dans la forËt? La
connaissance n'a rien Á voir avec la forËt. C'est comme si on prenait soin
d'inculquer Á un futur b×tisseur de citÊs radieuses l'art des fortifications
: quels que soient ses efforts par la suite pour construire un stade ou une
maison de repos, il n'arriverait jamais Á construire qu'une redoute maussade
bardÊe de flÉches, d'escarpes et de contrescarpes. Ce que vous avez donnÊ
aux gens qui sont allÊs dans la forËt, ce n'est pas la connaissance, mais
des prÊjugÊs... Il y en a d'autres parmi vous qui inspirent le scepticisme
et le dÊcouragement. Et ceci non pas en raison de leur noirceur ou de leur
cruautÊ, ni parce qu'ils proposent l'abandon de toute espÊrance, mais parce
qu'ils mentent. Il y a des mensonges radieux, pleins de sifflotements
allÉgres et de chansons entraÏnantes, des mensonges geignards qui tentent en
gÊmissant de se justifier. Ma s ce sont toujours des mensonges. Etrangement,
ce n'est jamais ces livres que l'on brÙle, que l'on retire des
bibliothÉques. Jamais encore dans toute l'histoire de l'humanitÊ le mensonge
n'a ÊtÊ jetÊ au feu. Ou alors par accident, parce qu'on n'avait pas compris
ou qu'on avait cru. Dans la forËt aussi ils sont inutiles. Ils ne sont
utiles nulle part. C'est sans doute prÊcisÊment pour cela qu'il y en a
tant... enfin pas pour cela mais parce qu'on les aime... Les tÊnÉbres des
vÊritÊs amÉres sont plus chÉres Á notre coeur... Quoi? Qui est-ce qui parle
ici? Ah, c'est moi... Donc je disais qu'il y a aussi des livres... quoi?
- Silence, il n'a qu'Á dormir...
- Il aurait bu un coup, au lieu de dormir...
- Mais arrËte ton chahut... Ah, mais c'est Perets.
- Et aprÉs? Occupe-toi plutÆt de toi...
- Personne pour s'occuper de lui, le pauvre...
- Je ne suis pas un pauvre, marmonna Perets.
Et il se rÊveilla.
En face de lui, un escabeau de bibliothÉque Êtait placÊ devant les
rayonnages. Alevtina, du laboratoire de photo, se trouvait sur la plus haute
marche. Touzik, le chauffeur, maintenait l'Êchelle de ses bras tatouÊs et
regardait vers le haut.
- Il est toujours comme Úa un peu perdu, disait Alevtina en considÊrant
Perets. Et il n'a pas dÏnÊ, Êvidemment. Il faudrait le rÊveiller, qu'il
boive au moins un peu de vodka... Je me demande ce que des gens comme lui
peuvent rËver?
- Moi, ce que je vois, je le rËve pas, fit Touzik, les yeux levÊs.
- Tu vois quelque chose de nouveau? Que tu n'avais jamais vu avant?
demanda Alevtina.
- Non, dit Touzik. On peut pas dire que ce soit particuliÉrement neuf,
mais c'est comme au cinÊma : on peut le voir vingt fois, et c'est toujours
avec plaisir.
Sur la troisiÉme marche de l'escabeau se trouvait un Ênorme CHTROUTSEL
coupÊ en tranches, sur la quatriÉme des concombres et des oranges pelÊes, et
sur la cinquiÉme une bouteille Á moitiÊ vide flanquÊe d'un pot Á crayons en
matiÉre plastique.
- Regarde tant que tu veux, mais tiens bien l'Êchelle, fit Alevtina,
qui se mit en devoir d'extraire des rayons supÊrieurs d'Êpaisses revues et
des dossiers aux couvertures dÊfraÏchies. Elle souffla pour enlever la
poussiÉre, fit une grimace, tourna quelques pages, mit Á part quelques
chemises et remit les autres Á leur place. Le chauffeur Touzik renifla
bruyamment.
- Il te faut aussi ceux de l'avant-derniÉre annÊe? demanda Alevtina.
- Il me faut une chose, fit Touzik, Ênigmatique. Je vais rÊveiller
Perets, maintenant.
- Ne t'en va pas de l'Êchelle, dit Alevtina.
- Je ne dors pas, intervint Perets. Il y a longtemps que je vous
regarde.
- De lÁ-bas on ne voit rien, dit Touzik. Venez ici, PAN Perets : ici il
y a tout : des femmes, du vin et des fruits...
Perets se leva en boitillant sur sa jambe ankylosÊe, s'approcha de
l'escabeau et se versa Á boire.
- Qu'est-ce que vous avez rËvÊ, Pertchik? demanda Alevtina du haut de
l'Êchelle.
Perets leva machinalement la tËte, et baissa aussitÆt les yeux.
- Ce que j'ai rËvÊ? Des bËtises... Je parlais avec les livres.
Il avala le contenu du gobelet et prit un quartier d'orange.
- Tenez Úa une seconds, PAN Perets, dit Touzik. J'ai soif moi aussi.
- Alors tu veux ceux de l'avant-derniÉre annÊe? demanda Alevtina.
- Evidemment! (Touzik versa le liquide dans le gobelet et choisit un
concombre.) L'avant-derniÉre, et l'avant-avant-derniÉre. J'en ai toujours
besoin. úa a toujours ÊtÊ comme Úa, et je ne peux pas vivre sans Úa. Et
personne ne peut vivre sans Úa. Il y en a qui ont besoin de plus, d'autres
de moins... Je le dis toujours : vous pouvez toujours me faire la leÚon, je
suis comme Úa. (Touzik but avec une satisfaction manifeste et mordit dans le
concombre craquant.) Et on peut pas vivre comme je vis ici. J'en supporterai
encore un peu, puis je prendrai la voiture et j'irai me chercher une ondine
dans la forËt...
Perets tenait l'Êchelle et s'efforÚait de penser au lendemain, mais
Touzik, assis sur la premiÉre marche de l'escabeau, avait entrepris de
raconter comment, dans sa jeunesse, lui et des amis avaient surpris un
couple en banlieue, avaient rossÊ et chassÊ le galant, et avaient ensuite
essayÊ de se servir de la femme. Il faisait froid, humide, et Á cause de
leur extrËme jeunesse Á tous, personne n'Êtait arrivÊ Á rien. La femme
pleurait, avait peur, et l'un aprÉs l'autre les amis de Touzik avaient
abandonnÊ, et seul lui, Touzik, avait continuÊ Á s'accrocher Á la femme dans
l'arriÉre-cour bourbeuse, l'empoignant, jurant, croyant toujours que Úa
allait y Ëtre, mais sans rÊsultat, jusqu'au moment oÝ il l'avait emmenÊe
chez elle, dans sa propre maison, l'avait serrÊe contre la rampe de fer de
l'escalier sombre et avait enfin eu ce qu'il voulait. RacontÊe par Touzik,
l'histoire Êtait follement passionnante et drÆle.
- C'est pour Úa que les petites ondines ne risquent pas de m'Êchapper,
dit Touzik. Je laisse jamais tomber, et c'est pas lÁ que je vais commencer.
Chez moi, pas de fraude sur la marchandise : le dedans vaut le dehors.
Il avait un beau visage h×lÊ, d'Êpais sourcils, le regard vif et une
dentition remarquable. Il ressemblait ÊnormÊment Á un Italien. Mais il
sentait des pieds.
- Mais qu'est-ce qu'ils fabriquent, qu'est-ce qu'ils fabriquent, disait
Alevtina. Tous les dossiers sont mÊlangÊs. Tiens, prends toujours ceux-lÁ en
attendant.
Elle se pencha et fit passer Á Touzik une pile de dossiers et de
revues. Celui-ci prit le tas, lut mentalement quelques pages en remuant les
lÉvres, compta les dossiers et dit :
- Il m'en faut encore deux.
Perets tenait toujours l'Êchelle, le regard fixÊ sur ses poings serrÊs.
Demain Á cette heure je ne serai plus lÁ, se disait-il. Je serai assis dans
la cabine Á cÆtÊ de Touzik, il fera chaud, le mÊtal commencera Á peine Á
refroidir. Touzik allumera les phares, s'installera confortablement, le
coude gauche appuyÊ contre la portiÉre et commencera Á parler de la
politique mondiale. Je ne le laisserai plus parler de rien d'autre II pourra
s'arrËter Á chaque buvette, prendre en route qui il voudra, il pourra mËme
faire un dÊtour pour ramener Á quelqu'un une batteuse de l'atelier de
rÊparations. Mais je ne le laisserai parler que de politique mondiale. Ou
bien je l'interrogerai sur les diffÊrents types d'automobiles. Sur les taux
de consommation en carburant, sur les pannes, sur les meurtres d'inspecteurs
vÊreux. Il raconte bien, et on ne sait jamais s'il ment ou s'il dit la
vÊritÊ...
Touzik avala une nouvelle rasade de liquide, clappa les lÉvres, jeta un
regard sur les jambes d'Alevtina et entreprit de poursuivre son rÊcit en le
ponctuant de trÊpignements, de gestes expressifs et d'Êclats de rire joyeux.
S'attachant scrupuleusement Á la chronologie, il raconta l'histoire de sa
vie sexuelle d'annÊe en annÊe, mois aprÉs mois. La cuisiniÉre du camp de
concentration oÝ il avait ÊtÊ enfermÊ pour avoir volÊ du papier au temps de
la pÊnurie (la cuisiniÉre rÊpÊtait toujours : "Fais attention, Touzik, ne me
joue pas de tour!..."), la fille d'un dÊtenu politique dans ce mËme camp
(elle ne se souciait pas de savoir avec qui elle allait, elle Êtait
persuadÊe que de toute faÚon elle finirait au crÊmatoire), la femme d'un
marin dans une ville portuaire, qui tentait ainsi de se venger des trahisons
incessantes de son taureau de mari. Il y avait aussi une riche veuve que
Touzik avait fini par fuir une nuit, en caleÚon, parce qu'elle voulait
mettre le grappin sur le pauvre Touzik et lui faire faire le trafic de
narcotiques et de prÊparations mÊdicales douteuses. Et les femmes qu'il
transportait quand il Êtait chauffeur de taxi : elles le payaient avec
l'argent du client, puis, Á la fin de la nuit, en nature. ("... Alors je lui
dis : mais enfin, et Á moi, qui va y penser? Toi tu en as dÊjÁ eu quatre, et
moi pas une...") Puis sa femme, une fillette d'une quinzaine d'annÊes, qu'il
avait ÊpousÊe par autorisation spÊciale des autoritÊs : elle lui avait donnÊ
des jumeaux et avait fini par le quitter quand il avait essayÊ de la prËter
Á des amis en Êchange de leurs maÏtresses. Des femmes... des filles... des
harpies... des salopes... des traÏnÊes...
- C'est pour Úa que je suis pas du tout un dÊpravÊ, conclut-il. Je suis
simplement un homme qui a du tempÊrament, et pas une espÉce de dÊbile
impuissant.
Il finit son alcool, ramassa les dossiers et partit sans prendre congÊ
en sifflotant et en faisant grincer le parquet, curieusement voÙtÊ, soudain
semblable Á une araignÊe ou Á un homme des cavernes. Perets, accablÊ, le
suivait encore des yeux quand Alevtina lui dit :
- Donnez-moi la main, Pertchik.
Elle s'assit sur la derniÉre marche, posa les mains sur ses Êpaules et
se laissa tomber avec un petit cri. Il l'attrapa sous les aisselles et la
posa Á terre, et ils demeurÉrent un instant tout proches l'un de l'autre,
visage contre visage. Elle avait gardÊ les mains posÊes sur ses Êpaules, et
il la tenait toujours sous les aisselles.
- On m'a chassÊ de l'hÆtel, dit-il.
- Je sais, dit-elle. Allons chez moi, si vous voulez?
Elle Êtait bonne et tiÉde, et elle affrontait tranquillement son
regard, mais sans aucune assurance particuliÉre. En la regardant, on pouvait
se reprÊsenter bien des images de bontÊ, de chaleur, de douceur, et Perets
passa avidement en revue toutes ces images les unes aprÉs les autres, essaya
de se voir tout contre elle, mais comprit tout d'un coup qu'il ne pouvait
pas : Á sa place il voyait Touzik, un Touzik beau, arrogant, aux gestes
sÙrs, et qui sentait des pieds.
- Non, merci, dit-il en retirant ses mains... Je m'arrangerai comme Úa.
Elle se dÊtourna immÊdiatement et entreprit de rassembler dans un
papier journal les restes de nourriture.
- Et pourquoi "comme Úa"? dit-elle. Je peux vous donner le divan. Vous
dormirez jusqu'au matin, puis on vous trouvera une chambre. Vous ne pouvez
pas passer toutes les nuits dans la bibliothÉque..
- Merci. Mais demain je m'en vais. Elle le regarda avec Êtonnement.
- Vous partez? Dans la forËt?
- Non, chez moi.
- Chez vous... (Elle enveloppa lentement les restes dans le journal.)
Mais vous vouliez toujours aller dans la forËt, je vous l'ai moi-mËme
entendu dire.
- C'est que, voyez-vous, je voulais... Mais on ne veut pas que j'y
aille. Je ne sais mËme pas pourquoi. Et je n'ai rien Á faire Á
l'Administration. Donc je me suis mis d'accord avec Touzik... Il m'emmÉne
demain. Il est dÊjÁ trois heures maintenant. Je vais aller dans le garage
m'installer dans la voiture de Touzik, et lÁ j'attendrai le matin. Donc ce
n'est pas la peine de vous inquiÊter...
- Je vais donc vous dire adieu... Á moins que vous ne vouliez quand
mËme venir?
- Merci, je prÊfÉre attendre- dans la voiture... J'ai peur de ne pas me
rÊveiller. Touzik n'attendra pas.
Ils sortirent et gagnÉrent le garage main dans la main.
- Alors, vous n'avez pas aimÊ ce que Touzik a racontÊ? demanda-t-elle.
- Non. Je n'ai pas du tout aimÊ. Je n'aime pas qu'on parle de Úa. A
quoi bon? J'en ai plutÆt honte... honte pour lui, pour vous, pour moi...
Pour tout le monde. úa n'a pas de sens. On dirait qu'il y a un grand
ennui...
- C'est la plupart du temps Á cause de cet ennui, dit Alevtina. Mais
vous n'avez pas Á avoir honte pour moi, j'y suis indiffÊrente. úa m'est
parfaitement Êgal... VoilÁ, vous Ëtes arrivÊ. Embrassez-moi avant de me
quitter.
Perets l'embrassa, avec une vague sensation de regret.
- Merci, dit-elle.
Puis elle fit demi-tour et s'Êloigna rapidement. Sans savoir pourquoi,
Perets agita la main dans sa direction.
Il pÊnÊtra dans le garage ÊclairÊ par de petites ampoules bleues,
enjamba le gardien qui ronflait sur un siÉge empruntÊ Á une voiture, trouva
le camion de Touzik et grimpa dans la cabine. úa sentait le caoutchouc,
l'essence, la poussiÉre. Sur le pare-brise dansait un Mickey Mouse aux bras
et jambes ÊcartÊs. On est bien, Úa va, se dit Perets. J'aurais dÙ venir ici
tout de suite. Tout autour Êtaient garÊes les voitures muettes, sombres et
vides. Le gardien ronflait bruyamment. Les voitures dormaient, le gardien
dormait, tout dormait dans l'Administration. Alevtina se dÊshabillait dans
sa chambre devant sa glace, Á cÆtÊ de son lit prÊparÊ, un grand lit Á deux
places doux et chaud... Non, il ne faut pas penser Á Úa. Parce que le jour
on est gËnÊ par les bavardages, le bruit de la "mercedes", tout ce
remue-mÊnage stupide. Mais maintenant, plus d'Êradication, de pÊnÊtration,
de protection, ni aucune autre sinistre absurditÊ, uniquement un monde
endormi au-dessus de l'Á-pic, un monde fantomatique comme tous les mondes
endormis, invisible et inaudible, pas plus rÊel que la forËt. La forËt est
mËme maintenant plus rÊelle : la forËt ne dort jamais. Ou peut-Ëtre elle
dort, et rËve de nous tous. Nous sommes le songe de la forËt. Le rËve
atavique. Les fantÆmes grossiers de sa sexualitÊ refroidie...
Perets s'Êtendit, recroquevillÊ, et fourra sous sa tËte son manteau
roulÊ en boule. Mickey Mouse se balanÚait doucement au bout de son fil. A la
vue de ce jouet, les jeunes filles ne manquaient pas de s'Êcrier : "Oh!
qu'il est mignon", et le chauffeur Touzik leur rÊpondait : "Le dedans vaut
le dehors." Le levier des vitesses entrait dans le flanc de Perets, qui ne
savait pas comment l'enlever de lÁ. Ni mËme si on pouvait l'enlever. Si on
le dÊplaÚait, la voiture risquait peut-Ëtre de partir. Lentement d'abord,
puis de plus en plus vite, droit sur le gardien endormi, et Perets serait
dans la cabine, en train d'appuyer sur tout ce qui lui tomberait sous la
main ou sous le pied, tandis que le gardien se rapproche de plus en plus ;
on voit dÊjÁ sa bouche ouverte d'oÝ s'Êchappent des ronflements, puis la
voiture tressaute, tourne brutalement, s'Êcrase contre le mur du garage, et
dans la brÉche apparaÏt le ciel bleu...
Perets s'Êveilla et s'aperÚut que c'Êtait dÊjÁ le matin. A la porte
grande ouverte du garage, des mÊcaniciens fumaient, et l'on voyait derriÉre
une surface que le soleil colorait en jaune. Il Êtait sept heures. Perets se
mit sur son sÊant, s'essuya le visage et regarda dans le rÊtroviseur. Il
pensa qu'il lui faudrait se raser, mais resta dans la voiture. Touzik
n'Êtait pas encore arrivÊ, il fallait l'attendre lÁ, sur place, car tous les
chauffeurs Êtaient distraits et partaient toujours sans lui. Il y a deux
rÉgles Á observer dans les relations avec les chauffeurs : premiÉrement, ne
jamais descendre de voiture si on peut attendre et patienter ; deuxiÉmement,
ne jamais discuter avec le chauffeur qui vous conduit. A la limite, faire
semblant de dormir...
Les mÊcaniciens Á l'entrÊe jetÉrent leurs mÊgots qu'ils ÊcrasÉrent
soigneusement Á la pointe de leurs chaussures et entrÉrent dans le garage.
Il y en avait un que Perets ne connaissait pas, mais l'autre n'Êtait pas du
tout un mÊcanicien, mais bien le manager. Quand ils passÉrent prÉs de lui,
le manager s'arrËta Á cÆtÊ de la cabine et, posant une main sur l'aile du
camion, examina quelque chose en dessous. Puis Perets l'entendit ordonner :
"Allons, remue-toi un peu, donne-moi le cric."
- OÝ est-il? demanda le mÊcanicien inconnu.
- ...! rÊpondit tranquillement le manager. Regarde sous le siÉge.
- Comment est-ce que je pouvais le savoir, dit le mÊcanicien d'une voix
irritÊe. Je vous avais bien prÊvenu que j'Êtais serveur...
Il y eut un temps de silence, puis la portiÉre du cÆtÊ du conducteur
s'ouvrit sur le visage maussade et ennuyÊ du mÊcanicien-serveur. Il jeta un
coup d'oeil sur Perets, inspecta du regard l'intÊrieur de la cabine, tira un
peu sur le volant, puis passa les deux bras sous le siÉge et se mit Á remuer
les objets qui s'y trouvaient.
- C'est Úa, un cric? demanda-t-il Á mi-voix.
- N-non, fit Perets. Je crois que c'est plutÆt une clef Á molette.
Le mÊcanicien porta la clef au niveau de ses yeux, l'examina en pinÚant
les lÉvres, la posa sur le marchepied et recommenÚa Á fourrager sous le
siÉge.
- úa? demanda-t-il.
- Non, dit encore Perets. úa, je peux vous dire exactement ce que
c'est. C'est un arithmomÉtre. Les crics ne sont pas comme Úa.
Le front plissÊ, le mÊcanicien-serveur considÊrait l'arithmomÉtre.
- Ils sont comment, alors? demanda-t-il.
- Eh bien!... C'est une sorte de barre de fer... Il y en a de plusieurs
modÉles. Il y a une espÉce de manivelle mobile...
- Il y en a une, lÁ. Comme sur une caisse enregistreuse.
- Non, ce n'est pas du tout le mËme genre de manivelle.
- Et si on la tourne, qu'est-ce qui se passe?
Perets ne sut plus que rÊpondre. Le mÊcanicien attendit un peu, posa
avec un soupir l'arithmomÉtre sur le marchepied et se remit Á l'oeuvre sous
le siÉge.
- C'est peut-Ëtre Úa? interrogea-t-il.
- C'est possible. úa y ressemble beaucoup. Mais lÁ il devrait y avoir
une espÉce de tige de fer. Une grosse tige.
Le mÊcanicien trouva aussi la tige. Il la fit sauter dans la paume de
sa main, dit : "TrÉs bien, je vais lui apporter Úa pour commencer" et partit
en laissant la portiÉre ouverte. Perets alluma une cigarette. On entendait
derriÉre des cliquetis mÊtalliques et des jurons. Puis le camion se mit Á
grincer et Á tressauter.
Touzik n'Êtait toujours pas lÁ, mais Perets ne s'inquiÊtait pas. Il
s'imaginait en train de rouler dans la rue principale de l'Administration,
et personne ne les regarderait. Puis ils prendraient la route transversale
en soulevant aprÉs eux un nuage de poussiÉre jaune, tandis que le soleil
serait de plus en plus haut, sur leur droite, et qu'il commencerait bientÆt
Á chauffer ; ils quitteraient alors la transversale pour s'engager sur la
grand-route qui serait longue, lisse, brillante et ennuyeuse, et Á l'horizon
ruisselleraient des mirages pareils Á de grandes mares scintillantes...
Le mÊcanicien passa Á nouveau devant la cabine en faisant rouler devant
lui une lourde roue arriÉre. La roue prenait de la vitesse sur le sol
bÊtonnÊ et l'on voyait que le mÊcanicien voulait l'arrËter pour la placer
contre le mur, mais la roue n'inflÊchit qu'Á peine sa trajectoire et gagna
pesamment la cour tandis que le mÊcanicien courait maladroitement Á sa
poursuite en prenant de plus en plus de retard. Puis ils disparurent, et on
entendit le mÊcanicien qui poussait des cris sonores et dÊsespÊrÊs dans la
cour. Il y eut le bruit de nombreux pieds qui frappaient le sol et des gens
passÉrent devant la porte aux cris de : "Attrape-la! Prends Á droite!"
Perets remarqua que le camion ne se tenait plus aussi droit sur ses
roues qu'auparavant et jeta un coup d'oeil par la portiÉre Le manager
s'affairait prÉs du train arriÉre.
- Bonjour, dit Perets, qu'est-ce que vous...
- Ah! Perets, cher ami, s'exclama joyeusement le manager sans cesser
son travail. Restez assis, restez assis, ne vous dÊrangez pas! Vous ne nous
gËnez pas. Elle est bloquÊe, cette saloperie. La premiÉre a ÊtÊ facile Á
enlever, mais la deuxiÉme est prise.
- Comment Úa, prise? Il y a quelque chose de dÊtÊriorÊ?
Le manager se redressa et s'essuya le front du dos de la main avec
laquelle il tenait la clef :
- Je ne crois pas. Elle doit Ëtre simplement rouillÊe. Je ne vais pas
tarder... Puis nous pourrons faire une partie d'Êchecs. Qu'est-ce que vous
en pensez?
- D'Êchecs? fit Perets. Mais oÝ est Touzik?
- Touzik? C'est-Á-dire Touz? Il est maintenant assistant-chef de
laboratoire. On l'a envoyÊ dans la forËt. Touz ne travaille plus chez nous.
Mais qu'est-ce que vous lui vouliez?
- Ah! bon... fit lentement Perets. Je supposais simplement que...
Il ouvrit la portiÉre et sauta sur le ciment.
- Vous vous dÊrangez pour rien, dit le manager. Vous auriez pu rester
assis, vous ne gËnez pas.
- Pour quoi faire, rester assis. Cette voiture ne part pas?
- Non, elle ne part pas. Elle ne peut pas partir sans roues, et il faut
enlever les roues... Elle avait bien besoin de se bloquer, celle-lÁ! Va te
faire... Bon, les mÊcaniciens l'enlÉveront. Allons plutÆt faire cette
partie.
Il prit Perets par le bras et l'entraÏna dans son bureau. Ils prirent
place derriÉre la table, le manager poussa de cÆtÊ une pile de papiers,
disposa le jeu, dÊbrancha le tÊlÊphone et demanda :
- On joue Á l'horloge?
- Je ne sais pas trop, dit Perets.
Le bureau Êtait sombre et frais, une fumÊe de tabac bleu×tre flottait
entre les armoires comme une algue gÊlatineuse, et le manager, verruqueux,
boursouflÊ, couvert de taches de couleur, tel un poulpe gigantesque, Êtendit
deux tentacules velus, souleva la coquille vernie du jeu d'Êchecs et se mit
en devoir d'en extraire les viscÉres de bois. Ses yeux ronds jetaient un
Êclat vitreux et l'oeil droit, artificiel, Êtait continuellement tournÊ vers
le plafond tandis que le gauche, mobile comme du vif-argent, roulait
librement dans son orbite, fixant tantÆt Perets, tantÆt la porte, tantÆt
l'Êchiquier.
- A l'horloge, dÊcida enfin le manager. Il tira une montre de sa poche,
la rÊgla, pressa un bouton et joua le premier coup.
Le soleil se levait. Dehors, on entendait crier "Prends Á droite!" A
huit heures, le manager qui se trouvait en difficultÊ rÊflÊchit longuement
et soudain rÊclama un petit dÊjeuner pour les deux partenaires. Le manager
perdit une partie et en proposa une autre. Le petit dÊjeuner fut copieux :
ils burent deux bouteilles de kÊfir et mangÉrent un chtroutsel rassis. Le
manager perdit la deuxiÉme partie, fixa avec dÊfÊrence et admiration son
oeil vivant sur Perets et en proposa une troisiÉme. Il tentait
perpÊtuellement le mËme gambit de la reine, sans s'Êcarter une seule fois de
la variante qu'il avait choisi et qui Êtait irrÊmÊdiablement perdante. On
aurait dit qu'il travaillait Á sa propre dÊfaite, et Perets dÊplaÚait
mÊcaniquement les piÉces, se faisant Á lui-mËme l'effet d'une machine
d'entraÏnement : il n'y avait plus rien ni en lui, ni au monde, si ce n'est
l'Êchiquier, le bouton sur la montre et un protocole d'actions
rigoureusement dÊterminÊ.
A neuf heures moins cinq le haut-parleur du circuit de diffusion
intÊrieure grÊsilla et annonÚa d'une voix asexuÊe : "Tous les travailleurs
de l'Administration au tÊlÊphone. Le Directeur va adresser une communication
aux employÊs."
Le manager prit soudain un air trÉs sÊrieux, brancha le tÊlÊphone, se
saisit du combinÊ et le porta Á son oreille. Ses deux yeux Êtaient
maintenant tournÊs vers le plafond. "Puis-je partir?" demanda Perets. Le
manager fronÚa sÊvÉrement les sourcils, mit un doigt sur ses lÉvres puis fit
un signe de la main Á l'adresse de Perets. Un coassement nasillard
s'Êchappait de l'Êcouteur. Perets sortit sur la pointe des pieds.
Il y avait beaucoup de monde au garage. Tous les visages Êtaient
sÊvÉres, importants, solennels mËme. Personne ne travaillait, tous avaient
l'oreille collÊe aux combinÊs tÊlÊphoniques. Seul restait dans la cour
violemment ÊclairÊe le serveur-mÊcanicien qui continuait Á poursuivre la
roue, la respiration sifflante, l'air ÊgarÊ, rouge, en sueur. Quelque chose
de trÉs important Êtait en train de se passer. Ce n'est pas possible, pensa
Perets, pas possible, je suis toujours Á cÆtÊ, je ne sais jamais rien. C'est
peut-Ëtre lÁ le malheur, peut-Ëtre que tout est normal mais je ne sais
jamais le pourquoi du comment, et c'est pour Úa que je me trouve en trop.
Il se prÊcipita vers la plus proche cabine tÊlÊphonique, tendit
avidement l'oreille, mais il n'y avait que des bourdonnements dans
l'Êcouteur. Il ressentit alors un soudain effroi, une sourde crainte Á
l'idÊe qu'il Êtait encore en train de manquer quelque chose quelque part,
que quelque part quelque chose Êtait encore distribuÊ Á tout le monde,
quelque chose dont il serait comme toujours privÊ. Bondissant par-dessus les
trous et les fossÊs, il traversa le chantier, fit un Êcart pour Êviter le
garde qui lui barrait la route, un pistolet dans une main et le combinÊ dans
l'autre et escalada une Êchelle posÊe contre le mur inachevÊ. Il put voir Á
toutes les fenËtres des gens munis de tÊlÊphones, figÊs sur place d'un air
pÊnÊtrÊ puis il entendit au-dessus de sa tËte un miaulement strident et
presque aussitÆt aprÉs le bruit d'un coup de feu derriÉre son dos. Il sauta
Á terre, tomba dans un tas d'ordures et se prÊcipita vers l'entrÊe de
service. La porte Êtait fermÊe. Il secoua Á plusieurs reprises la poignÊe,
qui se brisa. Il la jeta au loin et se demanda un instant ce qu'il pourrait
faire ensuite. A cÆtÊ de la porte se trouvait une Êtroite fenËtre ouverte.
Il s'y glissa, se couvrant de poussiÉre et s'arrachant les ongles des mains.
Il se retrouva dans une piÉce munie de deux tables. DerriÉre l'une
d'elles se trouvait Domarochinier, un tÊlÊphone Á la main. Son visage Êtait
de pierre, ses yeux clos. Il pressait de l'Êpaule le combinÊ contre son
oreille et notait rapidement quelque chose au crayon dans un gros
bloc-notes. La deuxiÉme table Êtait inoccupÊe et portait un tÊlÊphone.
Perets prit le combinÊ et se mit Á l'Êcoute.
Bruissements. CrÊpitements. Une voix aiguÌ et inconnue :
"L'Administration ne peut rÊellement utiliser qu'un fragment insignifiant de
territoire dans l'ocÊan de la forËt qui baigne le Continent. Il n'y a pas de
sens de la vie et pas de sens des actes. Nous pouvons un nombre
extraordinaire de choses, mais nous n'avons pas jusqu'Á maintenant compris
ce qui nous est nÊcessaire parmi tout ce que nous pouvons. Il ne rÊsiste
pas, il ne fait tout simplement pas attention. Si un acte vous a apportÊ une
satisfaction, c'est bien. Sinon c'est qu'il Êtait dÊpourvu de sens..."
De nouveau des bruissements et des crÊpitements.
"... RÊsistons avec des millions de chevaux-vapeur, des dizaines de
tout-terrain, de dirigeables et d'hÊlicoptÉres, la science mÊdicale et la
meilleure thÊorie de l'approvisionnement du monde. On dÊcouvre Á
l'Administration au moins deux gros dÊfauts. Actuellement des actions de ce
genre peuvent atteindre de trÉs gros chiffrages au nom de Herostrate pour
qu'il reste notre ami privilÊgiÊ. Elle est absolument incapable de crÊer,
sans ruiner l'autoritÊ et l'ingratitude..."
Bourdonnement, sifflement, bruits semblables Á une quinte de toux.
"Elle aime beaucoup ce que l'on appelle les solutions simples, les
bibliothÉques, les relations profondes, les cartes gÊographiques et autres.
Les chemins qu'elle envisage sont les plus courts pour penser au sens de la
vie pour tout le monde mais les gens n'aiment pas cela. Les employÊs sont
assis, les jambes ballantes dans le vide ; ils parlent, chacun Á sa place,
ils plaisantent, jettent des cailloux et chacun essaie de lancer toujours
plus lourd, alors que la consommation de kÊfir ne permet ni de cultiver, ni
de supprimer, ni de faire entrer la forËt dans une clandestinitÊ convenable.
J'ai peur que nous n'ayons mËme pas compris ce que nous voulons exactement
et il faut finalement aussi exercer les nerfs, comme on exerce la capacitÊ
de perception, et la raison ne rougit pas et ne se perd pas en remords,
parce qu'un problÉme scientifique, correctement posÊ, est devenu moral. Il
est faux, glissant, instable, et il simule. Mais quelqu'un doit exciter, et
ne pas raconter de lÊgendes, mais se prÊparer soigneusement Á une issue
type. Demain je vous recevrai encore et examinerai comment vous vous Ëtes
prÊparÊs. Vingt-deux heures : alerte radiologique et tremblement de terre ;
dix-huit heures : rÊunion chez moi du personnel non en service ;
vingt-quatre heures : Êvacuation gÊnÊrale..."
II y eut dans l'Êcouteur comme un bruit d'eau qui coule. Puis tout se
tut et Perets remarqua Domarochinier qui dirigeait vers lui un regard sÊvÉre
et accusateur.
- Qu'est-ce qu'il dit? demanda Perets. Je n'ai rien compris.
- Ce n'est pas Êtonnant, fit Domarochinier d'une voix glaciale. Vous
avez pris un appareil qui n'est pas le vÆtre. (Il baissa les yeux, inscrivit
quelque chose sur son bloc-notes et poursuivit :) C'est, entre autres choses
une violation des rÉgles absolument inadmissible Je vous demande de poser ce
tÊlÊphone et de partir. Sinon j'appellerai les officiels.
- Bon, dit Perets, je m'en vais. Mais oÝ est mon appareil? Celui-ci
n'est pas le mien. Soit. Mais alors oÝ est le mien?
Domarochinier ne rÊpondit pas. Ses yeux se fermÉrent Á nouveau et il
colla le rÊcepteur Á son oreille. Perets entendit un coassement.
- Je vous demande oÝ est mon appareil, cria Perets.
Maintenant, il n'entendait plus rien. Il y eut un bruissement, des
craquements, puis retentirent les signaux de fin de communication. Perets
rejeta alors le combinÊ et courut dans le couloir. Il ouvrit les portes des
bureaux, et partout vit des employÊs connus ou inconnus. Certains Êtaient
assis ou debout, figÊs dans l'immobilitÊ la plus complÉte, pareils Á des
figures de cire aux yeux de verre ; d'autres couraient d'un coin Á un autre,
enjambant le fil du tÊlÊphone qu'ils traÏnaient aprÉs eux ; d'autres encore
Êcrivaient fiÊvreusement sur de gros cahiers, sur des bouts de papier, dans
les marges des journaux. Et chacun collait Êtroitement le combinÊ Á son
oreille, comme s'il craignait de perdre le moindre mot. Il n'y avait pas de
tÊlÊphone libre. Perets tenta de prendre celui d'un employÊ figÊ dans sa
transe, un jeune gars en combinaison de travail, mais celui-ci revint
aussitÆt Á la vie, se mit Á glapir et Á ruer, tandis que les autres
poussaient des "Chut!", agitaient les bras, et quelqu'un cria d'une voix
hystÊrique : "C'est un scandale! Appelez la garde!"
- OÝ est mon appareil? criait Perets. Je suis un homme comme vous et
j'ai le droit de savoir! Laissez-moi Êcouter! Donnez-moi mon appareil!
On le poussa dehors et la porte fut refermÊe Á clef derriÉre lui. Il
gagna le dernier Êtage et lÁ, Á l'entrÊe du grenier, prÉs de la machinerie
de l'ascenseur qui ne marchait jamais, se trouvaient, assis Á une petite
table, deux mÊcaniciens de service qui jouaient au morpion. Haletant, Perets
s'adossa au mur. Les mÊcaniciens le regardÉrent, lui adressÉrent un vague
sourire et se penchÉrent derechef sur leur feuille de papier.
- Vous non plus, vous n'avez pas d'appareil? demanda Perets.
- Si, rÊpondit l'un d'eux. Pourquoi est-ce qu'on n'en aurait pas? On
n'en est pas encore arrivÊ lÁ.
- Et vous n'Êcoutez pas?
- On n'entend rien, donc il n'y a pas Á Êcouter.
- Et pourquoi on n'entend rien?
- On a coupÊ le fil.
Perets s'essuya le visage et le cou avec son mouchoir froissÊ, attendit
que l'un des deux mÊcaniciens ait gagnÊ et redescendit. Les couloirs Êtaient
devenus bruyants. Les portes s'ouvraient, les employÊs sortaient pour
griller une cigarette. On entendait un bourdonnement de voix animÊes,
excitÊes, bouleversÊes.
"Je vous le garantis, c'est les Esquimaux qui ont inventÊ l'eskimo.
Quoi? Mais enfin, je l'ai simplement lu dans un livre... Vous n'entendez pas
la consonance? Es-qui-mau. Es-ki-mo. Quoi?"
"Je l'ai vu dans le catalogue Yvert : cent cinquante mille francs. Et
c'Êtait en 56. Vous vous rendez compte, ce qu'il peut valoir maintenant?"
"DrÆles de cigarettes. Il paraÏt que maintenant ils ne mettent plus du
tout de tabac dans les cigarettes, mais qu'ils prennent un papier spÊcial,
qu'ils le hachent et qu'ils l'imprÉgnent de nicotine..."
"Les tomates donnent aussi le cancer. Les tomates, la pipe, les oeufs,
les gants de soie..."
"Comment avez-vous dormi? Moi, je n'ai pas pu fermer l'oeil de la mit.
C'est ce mouton qui n'arrËte pas de faire du fracas. Vous entendez? Et c'est
comme Úa toute lu nuit... Bonjour, Perets! Il paraÏt que vous Êtiez parti...
C'est bien d'Ëtre restÊ..."
"On a fini par trouver le voleur, vous vous souvenez, toutes ces choses
qui disparaissaient? Eh bien! c'Êtait le discobole du parc, vous savez, la
statue prÉs de la fontaine. Il a encore des graffiti sur la jambe..."
"Pertchik, sois un frÉre, prËte-moi cinq sacs jusqu'Á la paye,
c'est-Á-dire jusqu'Á demain..."
"Et il ne lui faisait pas la cour. C'est elle qui s'est jetÊ sur lui.
En prÊsence du mari. Vous ne le croyez pas, mais je l'ai vu de mes propres
yeux...
Perets regagna son bureau, dit bonjour Á Kim et se lava. Kim ne
travaillait pas. II Êtait assis, les mains tranquillement posÊes Á plat sur
la table, et il regardait le carrelage de faÐence du mur. Perets enleva la
housse de la "mercedes", brancha la machine, se tourna vers Kim et attendit.
- Pas moyen de travailler aujourd'hui, dit Kim. Il y a un zouave qui se
promÉne pour tout rÊparer. Je reste assis et je ne sais pas quoi faire
maintenant.
Perets aperÚut alors une note sur son bureau :
"Perets. Nous portons Á votre connaissance que votre tÊlÊphone se
trouve dans la piÉce 771." Signature illisible. Perets soupira.
- Tu n'as pas Á pousser de soupir, dit Kim. Il fallait arriver au
travail Á l'heure.
- Je ne savais pas, dit Perets. Je comptais partir aujourd'hui.
- Excuse, fit sÉchement Kim.
- De toute faÚon, j'ai pu un peu Êcouter. Et tu sais, Kim, je n'ai rien
compris. Pourquoi?
- Un peu ÊcoutÊ! Tu es un imbÊcile. Un idiot. Tu as laissÊ passer une
telle occasion que je n'ai mËme plus envie de parler avec toi. Il va falloir
maintenant te prÊsenter au Directeur. Par pure bontÊ.
- PrÊsente-moi, dit Perets. Tu sais, parfois j'avais l'impression de
saisir quelque chose, des fragments de pensÊe, trÉs intÊressants, je crois,
mais maintenant que j'essaie de m'en souvenir - plus rien...
- Et Á qui Êtait le tÊlÊphone?
- Je ne sais pas. C'Êtait dans la piÉce oÝ se trouve Domarochinier.
- Ah-Ah... C'est vrai, elle est en train d'accoucher... Il n'a pas de
chance, Domarochinier. Il prend une nouvelle collaboratrice, il travaille
six mois avec elle - et elle accouche... Oui, Pertchik, tu es tombÊ sur un
tÊlÊphone de femme. De sorte que je ne vois vraiment pas comment t'aider...
En rÉgle gÊnÊrale, personne n'Êcoute tout d'affilÊe, et les femmes font
certainement pareil. C'est que le Directeur s'adresse Á tout le monde Á la
fois, mais en mËme temps Á chacun en particulier. Tu comprends?
- Je crains de...
- Moi, par exemple, je recommande ce mode d'Êcoute : tu dÊroules le
discours du Directeur sur une seule ligne, sans t'occuper des signes de
ponctuation, et tu pioches les mots au hasard, comme si c'Êtaient des
dominos. Alors, si les moitiÊs de domino correspondent, tu as un mot que tu
notes sur une feuille sÊparÊe. Si Úa ne correspond pas, le mot est
momentanÊment rejetÊ, mais reste sur la ligne. Il y a encore quelques
subtilitÊs liÊes Á la frÊquence des voyelles et des consonnes, mais c'est un
effet d'ordre secondaire. Tu comprends?
- Non, dit Perets. C'est-Á-dire oui. Dommage, je ne connaissais pas
cette mÊthode. Et qu'est-ce qu'il a dit aujourd'hui?
- Ce n'est pas la seule mÊthode. Il y a par exemple celle de la spirale
Á pas variable. C'est une mÊthode assez grossiÉre, mais s'il ne s'agit que
de problÉmes d'Êconomie, elle est trÉs pratique, parce que simple. Il y a la
mÊthode de Stevenson-Zaday, mais elle nÊcessite des appareillages
Êlectroniques... De sorte que la meilleure est peut-Ëtre celle des dominos,
et dans les cas particuliers d'un lexique restreint et spÊcialisÊ, celle de
la spirale.
- Merci, dit Perets. Mais de quoi a parlÊ aujourd'hui le Directeur?
- Que veut dire "de quoi"?
- Comment? Mais... de quoi? Qu'est-ce qu'il... a dit?
- A qui?
- A qui? Mais Á toi, par exemple.
- Malheureusement, je ne peux pas te le raconter. C'est un matÊriel
secret, et aprÉs tout, Perets, tu es un employÊ surnumÊraire Ne te f×che
donc pas.
- Je ne me f×che pas, je voulais simplement savoir... Il a dit quelque
chose sur la forËt, sur la libertÊ de la volontÊ... Il y a longtemps que je
jette des cailloux dans le ravin, mais comme Úa, sans but, et il a dit
quelque chose lÁ-dessus aussi.
- Ne me parle pas de Úa, fit nerveusement Kim. úa ne me concerne pas.
Et toi non plus d'ailleurs, puisque ce n'Êtait pas ton tÊlÊphone.
- Attends un peu, est-ce qu'il a dit quelque chose Á propos de la
forËt?
Kim haussa les Êpaules.
- Naturellement. Il ne parle jamais de rien d'autre. Raconte-moi plutÆt
ton dÊpart.
Perets s'exÊcuta.
- úa te sert Á rien de le battre tout le temps, dit Kim d'un air
pensif.
- Je n'y peux rien. Je suis d'assez bonne force aux Êchecs, et ce n'est
qu'un amateur... Et puis il joue d'une maniÉre plutÆt bizarre...
- Ce n'est pas grave. A ta place j'y rÊflÊchirais comme il faut. D'une
maniÉre gÊnÊrale tu m'inquiÉtes un peu depuis quelque temps. On Êcrit des
dÊnonciations sur ton compte... Tu sais, demain je te mÊnagerai une entrevue
avec le Directeur. Va le voir et explique-toi franchement. Je pense qu'il te
laissera partir. Souligne bien que tu es un linguiste, un philologue, que tu
es arrivÊ ici par hasard, mentionne, comme sans y faire attention, que tu
avais trÉs envie d'aller dans la forËt, mais que tu as maintenant changÊ
d'avis parce que tu te considÉres comme incompÊtent.
- Bon.
Ils se turent un instant Perets s'imagina face Á face avec le Directeur
et fut saisi de panique. La mÊthode des dominos, pensa-t-il.
Stevenson-Zaday.
- Et surtout, n'aie pas peur de pleurer, dit Kim. Il aime Úa.
Perets se leva d'un bond et se mit Á marcher avec excitation Á travers
la piÉce.
- Seigneur, fit-il. Savoir seulement Á quoi il ressemble. Comment il
est.
- Comment? Pas bien grand, plutÆt roux...
- Domarochinier a dit que c'Êtait un vÊritable gÊant...
- Domarochinier est un imbÊcile. Un vantard et un menteur. Le Directeur
est un homme plutÆt roux, replet, avec une petite cicatrice sur la joue
droite. Il marche avec les pieds un peu en dedans, comme un marin.
D'ailleurs, c'est un ancien marin.
- Mais Touzik disait que c'Êtait un grand sec avec des cheveux longs
parce qu'il lui manque une oreille.
- Qui c'est encore ce Touzik?
- C'est un chauffeur, je t'en ai parlÊ.
- Comment le chauffeur Touzik peut-il savoir tout cela? Ecoute,
Pertchik, il ne faut pas Ëtre aussi confiant.
- Touzik dit qu'il a ÊtÊ son chauffeur et qu'il l'a vu plusieurs fois.
- Et alors? Il ment probablement. J'ai ÊtÊ son secrÊtaire particulier,
et je ne l'ai pas vu une seule fois.
- Qui?
- Le Directeur. J'ai ÊtÊ longtemps son secrÊtaire avant de soutenir ma
thÉse.
- Et tu ne l'as pas vu une seule fois?
- Evidemment! Tu t'imagines que c'est si simple que Úa?
- Attends un peu, comment sais-tu alors qu'il est roux, etc.?
Kim secoua la tËte.
- Pertchik, commenÚa-t-il d'une voix caressante. Mon petit. Personne
n'a jamais vu un atome d'hydrogÉne, mais tout le monde sait qu'il a une
enveloppe d'Êlectrons aux caractÊristiques dÊterminÊes et un noyau qui se
compose dans le cas le plus simple d'un proton.
- C'est vrai, dit mollement Perets.
Il se sentait fatiguÊ.
- Donc, je le verrai demain?
- Pas encore, demande-moi quelque chose de moins difficile, dit Kim. Je
t'organiserai une rencontre, Úa je te le garantis. Mais ce que tu verras
lÁ-bas et qui, Úa je ne le sais pas. Et ce que tu entendras, je ne le sais
pas non plus. Tu ne me demandes pas si le Directeur te fera partir ou non,
et tu as raison de ne pas le faire. Je ne peux pas le savoir, non?
- Mais ce sont tout de mËme des choses diffÊrentes, dit Perets.
- C'est pareil, Pertchik, dit Kim. Je t'assure que c'est pareil.
- J'ai l'air Êvidemment bien abruti, dit tristement Perets.
- Un peu.
- C'est simplement que j'ai mal dormi cette nuit.
- Non, tu manques simplement de sens pratique. Et au fait, pourquoi
est-ce que tu as mal dormi?
Perets raconta. Et prit peur. Le visage bienveillant de Kim s'Êtait
soudain empli de sang, ses cheveux hÊrissÊs. Il poussa un rugissement,
dÊcrocha le combinÊ, composa furieusement un numÊro et vocifÊra :
- Commandant? Qu'est-ce que cela signifie, commandant? Comment
avez-vous pu oser expulser Perets? Taisez-vous. Je ne vous demande pas ce
qui Êtait venu Á expiration. Je vous demande comment vous avez osÊ expulser
Perets. Quoi? Taisez-vous! Quoi? Sottises, balivernes! Taisez-vous, je vous
Êcraserai! Vous et votre Claude-Octave! Avec moi vous irez nettoyer les
chiottes! Vous partirez dans la forËt. En vingt-quatre heures, en soixante
minutes. Quoi? Oui... Oui... Quoi? Oui... C'est Úa. Dans ce cas c'est
diffÊrent. Et le meilleur linge... úa, c'est votre affaire. Dans la rue au
besoin... Quoi? Bien. D'accord. D'accord. Je vous remercie. Excusez pour le
dÊrangement... Mais naturellement. Merci beaucoup. Au revoir.
Il reposa le combinÊ.
- Tout est rentrÊ dans l'ordre. MalgrÊ tout, c'est un homme admirable.
Va te reposer. Tu habiteras dans son appartement et il s'installera avec sa
famille dans ton ancienne chambre ; autrement, il ne peut malheureusement
pas... Et ne discute pas, je t'en prie. Ce n'est pas une affaire entre toi
et moi, c'est lui-mËme qui a dÊcidÊ. Va, va, c'est un ordre. Je t'appellerai
pour le Directeur.
En titubant, Perets gagna la rue. Il resta quelques instants immobile Á
cligner des yeux sous le soleil, puis il prit la direction du parc pour
aller chercher sa valise. Il ne la trouva pas du premier coup, car la valise
Êtait solidement maintenue par la main de pl×tre musculeuse du
voleur-discobole Á gauche de la fontaine, dont la hanche s'ornait d'une
inscription indÊcente. A proprement parler, l'inscription n'Êtait pas
particuliÉrement indÊcente. On avait Êcrit au crayon Á encre :
"Fillettes, prenez garde Á la syphilis."
Perets pÊnÊtra dans la salle d'attente du Directeur Á dix heures
prÊcises. Il y avait dÊjÁ une vingtaine de personnes qui faisaient la queue.
On fit passer Perets en quatriÉme position. Il prit place dans un fauteuil
entre BÊatrice Vakh, employÊe au groupe d'Aide Á la population locale, et un
sombre collaborateur du groupe de la PÊnÊtration du gÊnie. A en juger par la
plaque qu'il portait sur la poitrine et l'inscription sur son masque de
carton blanc, ce dernier devait Ëtre appelÊ Brandskougel. La salle d'attente
Êtait peinte en rose p×le. Sur un mur Êtait placÊe une pancarte "DÊfense de
fumer, de jeter des ordures, de faire du bruit", sur un autre, un grand
tableau qui reprÊsentait l'exploit du traverseur de la forËt Selivan : sous
les yeux de ses camarades stupÊfiÊs, Selivan, les bras levÊs, se
transformait en arbre sauteur. Les rideaux roses des fenËtres Êtaient
soigneusement tirÊs et au plafond brillait un lustre gigantesque. Outre la
porte d'entrÊe sur laquelle on pouvait lire "Sortie", la piÉce possÊdait une
autre porte, immense, revËtue de cuir jaune, qui portait l'inscription "Sans
issue". ExÊcutÊe Á la peinture phosphorescente, l'inscription se dÊtachait
comme un sinistre avertissement. En dessous se trouvait le bureau de la
secrÊtaire, garni de quatre tÊlÊphones de couleur diffÊrente et d'une ma
Aine Á Êcrire Êlectrique. La secrÊtaire, une femme replÉte d'un certain ×ge
portant lorgnon, Êtudiait d'un air distant un "Manuel de physique atomique".
Les visiteurs parlaient Á voix basse. Beaucoup ne pouvaient cacher leur
nervositÊ et feuilletaient fÊbrilement de vieux illustrÊs. Tout ceci
Êvoquait furieusement la file d'attente chez un dentiste, et Perets fut Á
nouveau agitÊ d'un frisson dÊsagrÊable, d'un tremblement de m×choires, et
saisi du dÊsir de partir n'importe oÝ sans plus attendre.
- Ils ne sont mËme pas paresseux, disait BÊatrice Vakh, son charmant
visage tournÊ dans la direction de Perets. Mais ils ne peuvent pas supporter
un travail systÊmatique. Comment expliquez-vous, par exemple, l'incroyable
lÊgÉretÊ avec laquelle ils abandonnent les endroits oÝ ils ont vÊcu?
- C'est Á moi que vous parlez? demanda timidement Perets.
Il n'avait aucune idÊe de la maniÉre d'expliquer cette incroyable
lÊgÉretÊ.
- Non. Je parlais Á "Mon cher" Brandskougel.
"Mon cher" Brandskougel remit en place le pan gauche de sa moustache
qui se dÊcollait et marmonna cordialement :
- Je ne sais pas.
- Et nous ne le savons pas non plus, fit amÉrement BÊatrice. Il suffit
que nos Êquipes s'approchent du village pour qu'ils partent en abandonnant
leur maison et tous leurs biens. On dirait que nous ne les intÊressons pas.
Ils n'attendent absolument rien de nous. Qu'est-ce que vous en pensez?
Mon cher Brandskougel resta quelques instants silencieux, comme s'il
rÊflÊchissait Á la question, observant BÊatrice Á travers les Êtranges
meurtriÉres cruciformes de son masque. Puis il rÊpondit sur le mËme ton que
prÊcÊdemment :
- Je ne sais pas.
- C'est vraiment dommage, poursuivit BÊatrice, que notre groupe ne se
compose que de femmes. Je sais bien qu'il y a une raison profonde, mais il
manque souvent la fermetÊ, l'×pretÊ, je dirais presque la motivation
masculine. Les femmes ont malheureusement tendance Á se disperser, vous avez
dÙ le remarquer.
- Je ne sais pas, dit Brandskougel.
Sa moustache se dÊtacha soudain et tomba gracieusement jusqu'au sol. Il
la ramassa, l'examina attentivement en soulevant un coin de son masque,
cracha prestement dessus et la remit en place.
Une clochette tinta mÊlodieusement sur le bureau de la secrÊtaire.
Celle-ci posa son manuel, consulta une liste en retenant avec affectation
son lorgnon et annonÚa :
- Professeur Kakadou, c'est Á vous.
Le professeur Kakadou l×cha sa revue illustrÊe, se leva d'un bond, se
rassit, regarda autour de lui en blËmissant, puis se mordit la lÉvre et, le
visage dÊfait, s'arracha Á son fauteuil et disparut derriÉre la porte qui
portait l'inscription "Sans issue". Un silence morbide rÊgna pendant
quelques secondes dans la salle d'attente. Puis les bruits de voix et de
feuilles froissÊes reprirent.
- Nous n'arrivons pas, disait BÊatrice, Á trouver le moyen de les
intÊresser, de les captiver. Nous leur avons construit des habitations
confortables sur pilotis. Ils les bourrent de tourbe et y mettent des
espÉces d'insectes. Nous avons essayÊ de leur proposer de la bonne
nourriture au lieu de la saletÊ aigre qu'ils mangent. En pure perte. Nous
avons essayÊ de les vËtir de maniÉre humaine. Un est mort, deux autres sont
tombÊs malades. Mais nous continuons nos expÊriences. Hier nous avons
rÊpandu dans la forËt un plein camion de miroirs et de boutons dorÊs... Le
cinÊma ne les intÊresse pas, pas plus que la musique. Les crÊations
immortelles ne provoquent chez eux qu'une sorte de ricanement... Non, il
faut commencer par les enfants. Je propose par exemple de leur enlever leurs
enfants et d'organiser des Êcoles spÊciales. Malheureusement, cela implique
des difficultÊs d'ordre technique : on ne peut pas les prendre avec des
mains humaines, il faudrait lÁ des machines spÊciales... D'ailleurs, vous
savez tout cela aussi bien que moi.
- Je ne sais pas, dit mÊlancoliquement "Mon cher" Brandskougel.
La clochette tinta Á nouveau, et la secrÊtaire dit:
- BÊatrice, c'est Á vous. Je vous en prie. BÊatrice s'agita. Elle
esquissa le geste de se prÊcipiter vers la porte, mais s'interrompit et jeta
autour d'elle un regard plein de dÊsarroi. Elle revint sur ses pas, regarda
sous le fauteuil en murmurant :
"OÝ est-il? OÝ?", promena ses yeux immenses sur la salle d'attente,
saisit ses cheveux, cria d'une voix forte : "Mais oÝ est-il?", puis attrapa
soudain Perets par sa veste et le tira du fauteuil pour le jeter Á terre.
Sous Perets se trouvait un carton brun dont se saisit BÊatrice. Elle resta
quelques secondes les yeux fermÊs, le visage empli d'une joie sans bornes,
serrant le carton contre sa poitrine, puis elle s'achemina lentement vers la
porte recouverte de cuir jaune et la referma derriÉre elle. Dans un silence
de mort, Perets se releva et, s'efforÚant de ne regarder personne, Êpousseta
son pantalon. Au demeurant, personne ne lui prËtait attention : tous les
regards Êtaient braquÊs sur la porte jaune.
"Que vais-je lui dire? se demanda Perets. Je lui dirai que je suis
philologue et que je ne peux pas Ëtre utile Á l'Administration, laissez-moi
partir, je m'en irai et jamais plus je ne reviendrai, je vous en donne ma
parole. Mais pourquoi Ëtes-vous venu ici? Je me suis toujours beaucoup
intÊressÊ Á la forËt, mais on ne veut pas me laisser aller dans la forËt. En
fait j'ai abouti ici tout Á fait par hasard, puisque je suis philologue. Les
philologues, les littÊrateurs, les philosophes n'ont rien Á faire Á
l'Administration. C'est pour Úa qu'on a raison de ne pas me laisser partir,
je le reconnais, je suis d'accord... Je ne peux Ëtre ni Á l'Administration,
oÝ l'on dÊfÉque sur la forËt, ni dans la forËt, oÝ l'on ramasse les enfants
avec des machines. Il faudrait que je m'en aille et que je m'occupe de
quelque chose de plus simple. Je sais, on m'aime ici, mais on m'aime comme
un enfant aime ses jouets. Je suis ici pour amuser les gens, je ne peux
apprendre Á personne ce que je sais... Non, je ne peux Êvidemment pas dire
Úa. Il faut verser une larme, mais oÝ vais-je la trouver, cette larme? Je
casserai tout chez lui si seulement il essaie de m'empËcher de partir. Je
casserai tout et je m'en irai Á pied."
Perets se vit marchant sur la route poussiÊreuse sous un soleil de feu,
kilomÉtre aprÉs kilomÉtre, tandis que la valise se fait de plus en plus
lourde et de plus en plus indÊpendante de sa volontÊ. Et chaque pas
l'Êloigne toujours plus de la forËt, de son rËve, de son angoisse qui est
depuis longtemps le sens de sa vie...
"On dirait qu'il y a un bout de temps que personne n'a ÊtÊ appelÊ,
pensa-t-il. Apparemment, le Directeur a dÙ Ëtre trÉs intÊressÊ par le projet
de ramassage des enfants. Mais pourquoi est-ce que personne ne sort du
bureau? Il doit y avoir une autre issue."
- Excusez-moi, s'il vous plaÏt, dit-il en se tournant vers "Mon cher"
Brandskougel, quelle heure est-il?
"Mon cher" Brandskougel consulta sa montre-bracelet, rÊflÊchit un
instant et dit :
- Je ne sais pas.
Perets se pencha vers son oreille et murmura :
- Je ne le dirai Á personne. A per-sonne. "Mon cher" Brandskougel
hÊsita. Il promena des doigts indÊcis sur la plaquette de plastique qui
portait son nom, jeta un regard Á la dÊrobÊe autour de lui, b×illa
nerveusement, regarda Á nouveau autour de lui et chuchota en maintenant
fermement son masque contre sa figure :
- Je ne sais pas.
Puis il se leva et s'empressa de rejoindre un autre coin de la salle
d'attente.
La secrÊtaire dit :
- Perets, c'est votre tour.
- Mon tour? s'Êtonna Perets. J'Êtais quatriÉme.
La secrÊtaire haussa la voix.
- EmployÊ surnumÊraire Perets, c'est votre tour!
- Il raisonne..., grommela quelqu'un.
- Ces types-lÁ, il faut les chasser... Avec un balai brÙlant! dit Á
voix haute quelqu'un sur la droite.
Perets se leva. Il avait les jambes en coton. Il porta stupidement les
mains Á ses flancs. La secrÊtaire le regardait fixement.
Des voix s'ÊlevÉrent dans la salle d'attente :
- Il fait le dÊgoÙtÊ.
- úa a beau faire le malin...
- Et nous avons supportÊ Úa!
- Excusez, vous l'avez supportÊ. Moi, c'est la premiÉre fois que je le
vois.
- Et moi, je vous signale que ce n'est pas la vingtiÉme.
La secrÊtaire Êleva la voix :
- Doucement! Gardez le silence! Et ne jetez rien par terre. Oui, vous
lÁ-bas... Oui, oui, c'est Á vous que je parle. Alors, employÊ Perets, vous
allez entrer? Ou vous voulez que j'appelle les gardes?
- Oui, dit Perets. Oui, j'y vais.
La derniÉre personne qu'il vit avant de quitter la salle d'attente fut
"Mon cher" Brandskougel, barricadÊ dans un coin derriÉre son fauteuil, le
visage crispÊ, accroupi une main dans la poche arriÉre de son pantalon. Puis
il vit le Directeur.
Le Directeur Êtait un bel homme ÊlancÊ d'une trentaine d'annÊes, vËtu
d'un costume coÙteux qui tombait admirablement. Il Êtait debout prÉs de la
fenËtre ouverte et distribuait des miettes de pain aux pigeons qui se
pressaient sur l'appui. Le bureau Êtait absolument vide : il n'y avait pas
une chaise, pas mËme de table. Seule une copie en rÊduction de "L'exploit du
traverseur de la forËt Selivan" Êtait accrochÊe au mur opposÊ Á la fenËtre.
- EmployÊ surnumÊraire de l'Administration Perets? prononÚa d'une voix
claire et sonore le Directeur en tournant vers Perets le visage frais d'un
sportif.
- Mmm... oui... Je... bafouilla Perets.
- EnchantÊ, enchantÊ Nous pouvons enfin faire connaissance. Bonjour.
Mon nom est Ah. J'ai beaucoup entendu parler de vous. Nous serons amis.
Perets s'inclina, intimidÊ, et serra la main qu'on lui tendait. La main
Êtait sÉche et ferme.
- Comme vous voyez, je donne Á manger aux pigeons. Curieux oiseau. On
sent qu'il renferme des possibilitÊs immenses. Qu'en pensez-vous, monsieur
Perets?
Perets se troubla, car il ne pouvait pas supporter les pigeons. Mais le
visage du Directeur exprimait une telle cordialitÊ, un tel intÊrËt, une
telle attente anxieuse d'une rÊponse que Perets se reprit et mentit :
- J'aime beaucoup, monsieur Ah.
- Vous les aimez rÆtis? Ou Á l'ÊtouffÊe? Moi par exemple je les aime en
croÙte. Un pigeon en croÙte avec un verre de bon vin demi-sec - que peut-il
y avoir de mieux? Qu'en pensez-vous?
Et le visage de M. Ah reflÊta Á nouveau un trÉs vif intÊrËt et
l'attente anxieuse de la rÊponse.
- Etonnant, dit Perets. Il avait rÊsolu de se rÊsigner Á tout et d'Ëtre
d'accord sur tout.
- Et la "Colombe" de Picasso, reprit M. Ah. Je me le remÊmore Á
l'instant... "Sans manger, sans boire, et sans embrasser, les instants
passent sans qu'on puisse les rattraper..." Comme cela exprime bien cette
idÊe de notre incapacitÊ Á saisir et matÊrialiser la beautÊ!
- De trÉs beaux vers, acquiesÚa passivement Perets.
- La premiÉre fois que j'ai vu la "Colombe", j'ai pensÊ, comme
probablement beaucoup d'autres, que le dessin Êtait faux, ou en tout cas peu
naturel. Mais ensuite, j'ai ÊtÊ amenÊ par mes fonctions Á m'intÊresser aux
pigeons et je me suis soudain aperÚu que Picasso, ce faiseur de miracles,
avait saisi l'instant prÊcis oÝ le pigeon replie ses ailes avant de se
poser. Ses pattes touchent dÊjÁ la terre, mais lui est encore dans l'air, en
vol. L'instant oÝ le mouvement devient immobilitÊ, le vol repos.
- Il y a chez Picasso des tableaux Êtranges, que je ne comprends pas,
dit Perets, montrant lÁ son indÊpendance d'esprit.
- Oh, c'est simplement que vous ne les avez pas regardÊs assez
longtemps. Pour comprendre la vraie peinture, il ne suffit pas d'aller deux
ou trois fois dans l'annÊe au musÊe. Il faut regarder les tableaux durant
des heures. Aussi souvent que possible. Et uniquement les originaux. Pas de
reproductions. Pas de copies. Regardez par exemple ce tableau. Je vois sur
votre visage ce que vous en pensez. Et vous avez raison : c'est une mauvaise
copie. Mais si vous aviez l'occasion de faire connaissance avec l'original,
vous comprendriez l'idÊe de l'artiste.
- Et en quoi consiste-t-elle?
- Je vais essayer de vous expliquer, proposa avec empressement le
Directeur. Que voyez-vous sur ce tableau? Formellement, c'est quelque chose
moitiÊ-homme moitiÊ-arbre. Le tableau est statique. On ne voit pas, on ne
saisit pas le passage d'une substance Á une autre. Il manque au tableau le
principal - la direction du temps. Mais si vous aviez la possibilitÊ
d'Êtudier l'original, vous comprendriez que l'artiste est parvenu Á faire
entrer dans la reprÊsentation un sens symbolique profond, qu'il a reproduit
non pas un homme-arbre, ni mËme la transformation de l'homme en arbre, mais
prÊcisÊment et uniquement la transformation de l'arbre en homme. L'artiste a
utilisÊ l'idÊe contenue dans une vieille lÊgende pour reprÊsenter la
naissance d'une nouvelle individualitÊ. Le nouveau qui sort de l'ancien. La
vie de la mort. La raison de la matiÉre stagnante. La copie est absolument
statique et tout ce qui y est reprÊsentÊ existe en dehors du cours du temps.
Mais l'original renferme le temps-mouvement! Le vecteur! La flÉche du temps,
comme dirait Eddington!
- Et oÝ donc est l'original? demanda poliment Perets.
Le Directeur eut un sourire.
- L'original, naturellement, a ÊtÊ dÊtruit en tant qu'objet d'art ne
permettant pas une double interprÊtation. La premiÉre et la deuxiÉme copie
ont Êgalement ÊtÊ dÊtruites par mesure de prÊcaution.
M. Ah revint Á la fenËtre et chassa du coude un pigeon qui se trouvait
sur l'appui.
- Bien. Nous avons parlÊ des pigeons, prononÚa-t-il d'une voix
nouvelle, en quelque sorte officielle. Votre nom?
- Quoi?
- Nom. Votre nom.
- Pe... Perets.
- AnnÊe de naissance?
- Trente...
- PrÊcisÊment!
- Mille neuf cent trente. Cinq mars.
- Que faites-vous ici?
- EmployÊ surnumÊraire. RattachÊ au groupe de la Protection
scientifique.
- Je vous demande : que faites-vous ici? dit le Directeur en tournant
vers Perets un regard aveugle.
- Je... je ne sais pas. Je veux m'en aller.
- Votre opinion sur la forËt. BriÉvement.
- La forËt, c'est... J'ai toujours... Je... J'en ai peur et je l'aime.
- Votre opinion sur l'Administration?
- Il y a beaucoup de personnes estimables, mais...
- úa suffit.
Le Directeur s'approcha de Perets, le prit par les Êpaules et, le
regardant droit dans les yeux, dit :
- Ecoute, ami, laisse! Partie Á trois? On appelle la secrÊtaire, tu as
vu le morceau? C'est pas une femme, c'est les soixante-neuf positions
rÊunies! "Ouvrons, enfants, le Jeroboam de rÊserve!...", chanta-t-il d'une
voix lourde. Hein? On l'ouvre? Laisse, j'aime pas. Compris? Qu'estce que tu
en dis?
Il sentait soudain l'alcool et le saucisson Á l'ail, ses yeux
louchaient vers la racine du nez.
- On appelle l'ingÊnieur, Brandskougel, "Mon cher" Á moi, continua-t-il
en pressant Perets contre sa poitrine. Il connaÏt de ces histoires... pas
besoin de hors-d'oeuvre... On y va?
- Evidemment, on peut, dit Perets, mais c'est que je...
- Que tu quoi?
- Monsieur Ah, je...
- Laisse! Pas de monsieur avec moi! Kamarade! Compris?
- Kamarade Ah, je suis venu vous demander...
- Dem-m-an-an-de! Je ne te refuserai rien! Tu veux de l'argent? Tiens,
en voilÁ. Il y a quelqu'un qui ne te plaÏt pas? Dis-le, on verra Úa! Alors?
- N-non, je veux simplement m'en aller. Je n'arrive pas Á partir, je
suis arrivÊ ici par hasard. Donnez-moi l'autorisation de partir. Personne ne
veut m'aider, et je vous le demande Á vous, en tant que Directeur...
Ah libÊra Perets, arrangea sa cravate et sourit sÉchement.
- Vous faites erreur, Perets. Je ne suis pas le Directeur. Je suis le
dÊlÊguÊ du Directeur pour les affaires du personnel. Excusez-moi, je vous ai
quelque peu retenu. Par ici, s'il vous plaÏt. Le Directeur va vous recevoir.
Il ouvrit devant Perets une petite porte basse tout au fond de son
bureau nu et fit un geste d'invite de la main. Perets toussota, lui adressa
un signe de tËte rÊservÊ et se baissa pour pÊnÊtrer dans la piÉce suivante.
Ce faisant, il eut l'impression de recevoir une lÊgÉre tape sur
l'arriÉre-train. Au reste, il Êtait probable que ce, n'Êtait qu'une
impression - Á moins que M. Ab ne se soit un peu trop pressÊ de claquer la
porte.
La piÉce dans laquelle il se retrouva Êtait une copie conforme de la
salle d'attente, la secrÊtaire elle-mËme Êtait l'exacte copie de la premiÉre
secrÊtaire, mais elle lisait un livre intitulÊ "Sublimation du gÊnie". Les
fauteuils Êtaient Êgalement occupÊs par des visiteurs p×les munis de
journaux et de revues. LÁ aussi il y avait le professeur Kakadou qui
souffrait cruellement de dÊmangeaisons nerveuses et BÊatrice Vakh, son
carton brun sur les genoux. Tous les autres visiteurs, il est vrai, Êtaient
des inconnus et sous une copie de "L'exploit du traverseur de la forËt
Selivan" s'allumait et s'Êteignait rÊguliÉrement une brutale injonction :
"SILENCE!" Et en effet personne ne parlait. Perets s'assit
prÊcautionneusement tout au bord d'un fauteuil. BÊatrice Vakh lui adressa un
sourire un peu crispÊ mais dans l'ensemble amical.
Au bout d'une minute de silence tendu, une clochette tinta. La
secrÊtaire posa son livre et dit :
- RÊvÊrend Lucas, on vous demande.
Le RÊvÊrend Lucas faisait peur Á voir, et Perets se dÊtourna. Ce n'est
rien, pensa-t-il en fermant les yeux. Je tiendrai. Il se souvint de cette
pluvieuse soirÊe d'automne oÝ on avait apportÊ dans l'appartement Esther -
Esther qu'un voyou ivre venait d'Êgorger dans l'entrÊe de la maison, les
voisins qui s'accrochaient Á lui et les Êclats de verre dans sa bouche - il
avait brisÊ le verre avec ses dents quand on lui avait apportÊ de l'eau...
Oui, pensat-il, le plus dur est passÊ...
Son attention fut rÊveillÊ par des bruits de grattements rÊpÊtÊs. Il
ouvrit les yeux et se retourna. Un fauteuil plus loin, le professeur Kakadou
se grattait furieusement les aisselles de ses deux mains. Comme un singe.
- A votre avis, faut-i1 sÊparer les filles et les garÚons? murmura
d'une voix tremblante BÊatrice.
- Je n'en sais rien, dit mÊchamment Perets. BÊatrice Vakh continuait Á
marmonner :
- Une Êducation complexe a Êvidemment ses avantages, mais c'est lÁ un
cas particulier... Seigneur! s'exclama-t-elle d'une voix geignarde, il ne va
pas me chasser? OÝ pourrais-je aller? On m'a dÊjÁ chassÊe de partout ; il ne
me reste pas une paire de souliers convenables, tous mes bas ont filÊ et
cette espÉce de poudre qui ne tient pas.
La secrÊtaire posa la "Sublimation du gÊnie" et observa sÊvÉrement :
- Ne vous Êgarez pas.
BÊatrice Vakh se figea, terrifiÊe. La petite porte basse s'ouvrit et un
homme complÉtement rasÊ se glissa dans la salle d'attente.
- Est-ce qu'il y a un Perets ici? demanda-t-il d'une voix de stentor.
- Je suis lÁ, dit Perets en se levant d'un bond.
- Dehors avec vos affaires! La voiture part dans dix minutes, allez,
hop!
- La voiture pour oÝ? Pourquoi?
- Vous Ëtes Perets?
- Oui...
- Vous voulez partir, oui ou non?
- Je voulais, mais...
- Comme vous voudrez, rugit sur un ton excÊdÊ l'homme rasÊ, j'ai fait
mon travail, je vous l'ai dit.
Il disparut et la porte se referma. Perets se rua sur ses pas.
- ArriÉre! lui cria la secrÊtaire, tandis que plusieurs mains
agrippaient ses vËtements. Perets se dÊbattit dÊsespÊrÊment et la veste se
dÊchira.
- La voiture, dehors! gÊmit-il.
- Vous Ëtes fou! dit la secrÊtaire, furieuse. OÝ voulez-vous aller
comme Úa? Vous avez une porte lÁ, oÝ il y a Êcrit "Sortie".
Des mains fermes guidÉrent Perets vers l'inscription "Sortie". DerriÉre
la porte se trouvait une grande salle de forme polygonale dans laquelle
s'ouvrait une multitude de portes. Perets se rua pour les essayer les unes
aprÉs les autres.
Un soleil Êclatant, des murs blancs aseptiques, des hommes en blouse
blanche. Un dos nu, badigeonnÊ de teinture d'iode. Une odeur de pharmacie.
Ce n'Êtait pas Úa.
L'obscuritÊ, le ronronnement d'un projecteur cinÊmatographique. Sur
l'Êcran quelqu'un qu'on tire en tous sens par les oreilles. Les visages
blancs de spectateurs qui se tournent, mÊcontents. Une voix : "La porte!
Fermez la porte!" Encore pas Úa...
Perets traversa la salle en glissant sur le parquet.
Une odeur de confiserie. Quelques personnes avec des cabas qui font la
queue. DerriÉre la barriÉre de verre, des bouteilles de kÊfir Êtincelantes,
des tartes et des g×teaux resplendissants.
- Messieurs, cria Perets, oÝ est la sortie?
- La sortie de quoi? demanda un vendeur grassouillet coiffÊ d'une toque
de cuisinier.
- D'ici...
- A la porte oÝ vous Ëtes.
- Ne l'Êcoutez pas, dit un petit vieux en s'adressant au vendeur. C'est
juste un petit futÊ qui s'amuse Á retarder la queue. Travaillez, ne faites
pas attention Á lui.
- Mais je ne m'amuse pas, dit Perets. Ma voiture va partir...
- Non, ce n'est pas lui, dit le vieillard Êquitable. L'autre, il
demande toujours oÝ sont les toilettes. OÝ donc est votre voiture,
disiez-vous, monsieur?
- Dans la rue...
- Dans quelle rue? demanda le vendeur. Il y a beaucoup de rues.
- úa m'est Êgal dans laquelle, je veux simplement sortir, Á
l'extÊrieur!
- Non, dit le vieillard sagace, c'est bien lui. Il a seulement changÊ
son rÊ